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Full text of "Les mouettes : comédie en trois actes, en prose"

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U  dVof  OTTAWA 


39003002271186 


Lx 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/lesmouettescomOOadam 


PAUL    ADAM 


LES 


MOUETTES 


COMEDIE  EN  TROIS  ACTES,  EN  PROSE 

Représentée  pour  la  première  fois 
sur  la  scène  du   Théâtre-Français,  le   14  Novembre   1906 


LIBRAIRIE 

.ENDORFF 
PARIS,  1907. 


The   play  Les    Mouettes   is   entered,   according  the  act   of  Congress, 
in    the  yea'r    1906.   hv    M.    Paul    Adam,  in  the   office  of  the  Librarian  of 
ress  at  Washington.  Ail  rights  reserved. 


Les   Mouettes 


ŒUVRES  DE  PAUL  ADAM 


LE  TEMPS  ET  LA  VIE 

Histoire  d'un  idéal  à  travers  des  siècles 


Basile   et   Sophia  (Illustra- 
tion de  C.-H.  Dufau). 
Irène  (111.  de  Orazi). 
Princesses  Byzantines. 
Être. 
La  Force. 

L'Enfant  d'Austerlitz. 
La  Ruse. 

Au  Soleil  de  Juillet. 
La  Bataille  d'Uhde. 
Soi. 

Les  Images  Sentimentales. 
En  Décor. 

L'Essence  de  Soleil. 
Le  Mystère  des  Foules. 


L'ÉPOQUE 


Chair  Molle. 

La  Glèbe. 

Robes  Rouges. 

La  Parade  Amoureuse. 

Les  Cœurs  Utiles. 

Les  Cœurs  Nouveaux. 

Le  Vice  Filial. 

La  Force  du  Mal. 

L'Année  de  Clarisse. 

LesTentatives  Passionnées. 

Le  Conte  Futur. 

Le  Troupeau  de  Clarisse. 

Le  Serpent  Noir. 

Combats. 

Les  Lions. 


ESSAIS 

Critique  des  Mœurs.  l    Le  Triomphe  des  Médiocres. 

Lettres  de  Malaisie.  •   |   Vues  d'Amérique. 

La  Vie  des  Elites  (sous  presse). 

THEATRE 

Le  Cuivre,  drame  en  3  actes  (en  collaboration  avec  André  Picard). 
L'Automne,  drame  en  3  actes  (en  collab.  avec  Gabriel  Mourey). 


Tous  droits  de  reproduction,   de  traduction  et  de  représentation 

réservés  pour  tous  les  pays, 
y  compris  la  Suède,  la  Norw'ege,  la  Hollande  et  le  Danemark. 

S'adresser,  pour  traiter,  à  la  Librairie  Paul  Ollendorff 
So,  Chaussée  d'Antin,  Paris. 


SAI.NT-DENJS.  —  IMPRIMERIE    H.    BOUILLANT,    20,    HUE    DE    PARIS  —  16622 


PAUL    ADAM 


Les  Mouettes 


COMÉDIE   EN  TROIS  ACTES,    EN   PROSE 

Représentée  pour  la  première  fois 
sur  la  scène  du  Théâtre-Français,  le  14  Novembre  1906. 


PARIS 

société   d'éditions    littéraires   et   artistiques 

Librairie  Paul  Ollendorff 

5o,    chaussée   d'antin,    5o 

1907 


The  play  Les  Mouettes  is  entered,  according  the  act  of  Congress, 
ni  the  year  1906,  by  M.  Paul  Adam,  in  the  office  of  the  Librarian  ai 
Congress  at  Washington,  Ail  rights  reserved. 


Il  a  été  tiré  à  part 

io  exemplaires  de  cet  ouvrage,  sur  papier  de  Hollande, 

numérotés  à  la  presse. 


$-(53- 
(907 


A    la    Mémoire 
de    LUCIEN  MUHLFELD 


PERSONNAGES 


Chambalot,  40  ans,  lanceur  de  produits 
pharmaceutiques MM.    Raphaël   Duflos. 

Jean    Kervil,    médecin     de    la     marine, 

38  ans;  savant  rêveur  et  maladif  .   .   .  Henry  Maver. 

Madame  Darnot,  belle-mère  d'Adrienne, 
55  ans,  veuve,  allures  viriles  et  nobles.       M™,!   Renée  du  Minil. 

Yvonne  Kervil,  femme  de  Jean,  32  ans.  Lara. 

Aérienne  Darnot,  cousine  de  Jean  et 
d'Yvonne,  33  ans,  veuve  d'un  député; 
Parisienne  très  élégante Berthe  Cerny. 

Anne-Marie,  servante  bretonne,  18  ans, 
costume  de  Pont-Aven;  jolie Dussane. 

Marianne,  sa  tante,  5o  ans,  paysanne.   .  Lynnès. 

Gilberte  Darnot,  i3  ans,  fille  d'Adrienne.  La  petite  Lyrisse. 


La  scène  se  passe  de  nos  jours,  en  Bretagne,  au  bord  de  l'Océan, 
dans  la  maison  du  docteur  Kervil. 


Pour  les  détails  de  la  mise  en  scène, 
s'adresser  à  M.  Balcourt,  à  la  Comédie-Française. 


Les  Mouettes 


ACTE  PREMIER 


La  scène  représente  une  salle  ouverte  par  une  grande  porte-fenêtre 
sur  une  terrasse.  On  voit  la  Mer  sauvage.  Vieux  meubles  bretons, 
soigneusement,  artistement  réparés,  astiqués.  Bibelots  anciens 
du  pays.  Portraits  de  marins.  Sur  un  bahut,  des  tlacons  à  tubu- 
lures. Bibliothèque  de  livres  reliés  en  veau. 


SCENE    PREMIERE 
KERVIL,  MARIANNE 

KERVIL 

Ah  :    voici   le    dynamomètre!...   Marianne,    serrez 
ferme.  Encore!  Vous  suivez  votre  régime? 

MARIANNE 

Bien  sûr...  Monsieur  le  docteur...  Bien  sûr...  Pour 
ça... 


2  Les  mouettes 

KICK  VIL 

Je  vais  écrire  l'ordonnance.  Allea  (lotie  chez  le 
pharmacien  en  sortant  d'ici...  Vous  avez  votre  car- 
riole? Vous  pouvez  trotter  jusqu'à  Pont-1'Abbé? 

MARIANNE,    montrant  son  panier. 

Oui  :  je  veux  vendre  mes  légumes  et  mes  poulets. 
(Elle  se  tait  pendant  qu'il  cent. 


SCENE  II 

Les  mêmes,  CHAMBALOT  et  AWE-MARIE 

sur  la  terrasse. 

CHAMBALOT 

Les  chambres  ne  me  paraissent  pas  gigantesques, 
mais  c'est  propre,  ça  donne  sur  la  mer...  Maintenant, 
ie  voudrais  bien  causer  avec  le  docteur  Kervil. 

ANNE-MARIE 

Monsieur  ne  peut  pas  recevoir  ce  matin. 

CHAMBALOT 

Veuillez  l'avertir  tout  de  même...  Allez  donc!  On 
aime  toujours  être  dérange  par  une  aussi  jolie  per- 
sonne. 

ANNE-MARIE 

Monsieur  l'a  bien  défendu. 


Les  mouettes  3 

MARIANNE,   au  docteur. 

Ah!  ben!  Elie  en  a  du  toupet,  ma  nièce!  L'entendez- 
vous  résister  au  monsieur? 

CHAMBALOT 

Annoncez  M.  Chambalot...  les  produits  Ghambalot, 
l'iode  Ghambalot,  le  régénérateur  Chambalot!  Il  ne 
connaît  que  ça:  Ghambalot! 

KERVIL,   agacé. 
Qu'y  a-t-il,  voyons? 

CHAMBALOT 

Nous  nous  sommes  rencontrés  à  Nantes  il  y  a  quatre 
ans,  un  mois  avant  que  tu  n'embarques  sur  le  Sw- 
couf...  Ghambalot  du  Quartier  Latin!... 

KERVIL 

Oui,  oui!...  Tu  as  changé!  Tuas  grossi... 
(Ils  se  considèrent.) 

CHAMBALOT 

Toi,  tu  as  encore  maigri... 

MARIANNE,  à  Anne-Marie. 
Écoute,  la  petite,  tu  te  fais  trop  belle. . .  Est-elle  propre  ! 

KERVIL 

Je  te  demande  pardon!  mais  j'interroge  une  malade. 
Tu  permets?... 

CHAMBALOT,  sans  écouter,  déplie  un  journal. 

Dis-moi  donc  :  le  Messager  de  l'Ouest,  avant-hier, 


4  LES    MOUETTES 

contenait  cette  petite  annonce:  «  Chambres  et  appar- 
tements confortables  dans  un  manoir  ancien  au  bord 
de  la  mer...  S'adresser  au  docteur  Kervil...  Prix  mo- 
dérés... »  J'ai  voulu  voir. 

KERVIL 

C'est  bien  de  moi  cette  annonce!...  (A  Marianne)  Atten- 
dez, Marianne...  (Marianne  s'est  avancée  vers  le  docteur.  Cham- 
balol  passe  brutalement  entre  elle  et  lui.) 

CHAMBALOT 

Alors,  veux-tu  me  prendre  en  pension?...  J'ai  visité 
les  deux  chambres.  C'est  breton  Vieux  bois  ciré. 
Beaucoup  de  mouettes  sur  la  côte;  pour  lâchasse...  Et 
puis, nous  renouvellerons  connaissance... 

KERVIL 

Enchanté!  (A Marianne.)  Il  faut  vous  soigner,  vous! 

CUAMBALOT,   l'interrompant. 

Six  cents  francs,  n'est-ce  pas?...  Tout  compris.  On 
change  les  serviettes  chaque  jour?...  Entendu? 

KERVIL 

Ravi  1 . . .  Et  tes  bagages  ? 

CHAMBALOT 

Derrière  l'automobile.  (AAnne-Marie.  )  Mademoiselle, 
montrez  à  mon  chauffeur  où  il  doit  déposer  les 
fusils,  la  réserve  à  cartouches,  le  panier  au  jambon  et 
la  bicyclette.  Ce  soleil  brûle.  Si  tu  as  des  boissons 
fraîches?... 


LES    MOUETTES  5 

KERVIL 

Une  citronnade  ? 

CHAMBALOT 

Parfait  ! 

KERVIL 

Ne  partez  pas,  Marianne!...  J'ajoute  quelque  chose 
à  l'ordonnance...  Vous  n'avez  plus  de  ma  poudre.  Je 
vais  en  chercher.  Je  me  défie  de  celle  que  vend  l'her- 
boriste... (a Chambaiot.)  Tu  permets?...  Je  reviens! 

MARIANNE,    le  suivant  jusque  sur  la  terrasse. 

Oh!  avec  votre  petite  seringue,  que  je  vous  dis,  vous 
chasserez  tout  le  mal.  Quand  vous  piquez  quelqu'un, 
celui-là  peut  être  tranquille...  (a  Chambaiot.)  C'est  comme 
ça  qu'il  a  ôté  la  fièvre  typhoïde  à  la  petite...  Elle  était 
si  bas,  que  j'avais  allumé  les  bougies  et  mis  du  buis  à 
tremper  dans  l'eau  bénite... 


SCENE    III 

CHAMBALOT,  MARIANNE, 
ANNE-MARIE. 

CHAMBALOT 

Mademoiselle,  je  vous  remercie.  Que   vous  avez  le 
geste  gracieux!...  Vous  vous  appelez  Anne-Marie?... 

ANNE-MARIE 

Oui,  monsieur.  (A  Marianne.)  Comment  va  l'oncle? 


6  LES    MOUETTES 

MARIANNE 

Tout  de  même.  Et  toi? 

ANNE-MARIE 

Tout  de  même.  'Elle  va  ranger  à  droite  et  à  gauche.) 
CHAMBALOT 

Et  la  fièvre  typhoïde  s'est  attaquée  à  cette  charmante 
petite  fille? 

MARIANNE 

Ah  oui  donc!..  Elle  est  orpheline,  alors  j'en  ai  la 
charge,  vous  savez...  Vous  n'allez  pas  rester  dans  le 
pays? 

CHAMBALOT 

Si...  Pourquoi?  Ça  vous  chiffonne? 

MARIANNE 

Oh!  Je  vous  reconnais  bien!...  Eh.  oui!... Dimanche, 
à  Fouesnant,  vous  avez  écrasé  le  petit  toutou  de  la 
balayeuse.  Son  chien,  c'était  son  seul  plaisir,  donc!... 
Elle  n'a  plus  personne,  la  vieille...  Ah!  si  vous  n'aviez 
pas  filé  si  vite,  vous  l'auriez  vue  pleurer  en  le  ramas- 
sant... Elle  lui  parlait  comme  à  son  enfant...  quoi! 

CHAMBALOT 

La  douleur  avive  l'intelligence  ! . . . .  A  qui,  ces  fram- 
boises-là, dans  le  panier?  C'est  pour  vendre?  Je  les 
achète. ..  Voilà  quarante  sous. 

MARIANNE 

Il  y  en  a  pour  trois  francs.  Je  les  ai  payées  cin- 
quante sous  à  mon  gendre! 


LES    MOUKTTES        .  7 

CHAMBALOT.  (il  en  mange  quelques-uuesaussitut 

Vous  avez  eu  tort.  Moi,  je  ne  me  laisse  pas  rouler, 
quoique  Parisien. 

MARIANNE 

C'est  malheureux  tout  de  même...  Je  perds  là-des- 
sus dix  sous...  C'est  bien  pour  ne  pas  faire  de  bruit 
chez  le  docteur. 

CHAMBALOT 

Remerciez-moi.  Pour  réparer  cette  petite  perte,  vous 
inventerez,  tout  à  l'heure,  au  marché,  des  moyens 
plus  astucieux  de  profit...  Et  ce  que  vous  aurez  gagné 
en  adresse  commerciale,  vous  servira  beaucoup  dans  la 
suite,  (ironique.)  Vous  avez  compris?  Non?  Ça  ne  fait 
rien  ! 


SCENE  IV 

KERVIL,  CHAMRALOT  qui  s'est  versé  lui-même 
à  boire  et  a  dégusté  savamment  le  breuvage,  MA- 
RIANNE. 

KERVIL 

Superbe  ta  machine  !  Soixante  chevaux  ? 

CHAMBALOT 

Toi  aussi,  tu  chauffes? 

KERVIL 

Non...  Je  chevauche  modestement  la  bicyclette. 


8  LES    MOUETTES 

CHAMBALOT 

Tant  pis...  Rien  n'égale  la  vitesse! 

MARIANNE 

Quand  on  n'écrase  pas  le  monde  ! 

CHAMBALOT 

On  n'écrase  que  les  maladroits,  les  imbéciles,  les 
infirmes!  Le  beau  malbeur!  On  envoie  bien  un  coup  de 
fusil  au  cbien  de  chasse  qui  ne  sait  pas  rapporter.  Une 
bête  inutile,  un  homme  inutile,  ça  ne  vaut  pas  ce  que 
ça  mange. 

KERVIL 

Oh,  oh  !  Voilà  des  idées  radicales...  Alors,  que  ferais- 
tu  de  moi!  Tout  à  l'heure  je  ne  pourrai  plus  continuer 
mon  service  à  la  mer.  Tu  m'enverras  aussi  du  plomb 
dans  le  corps? 

CHAMBALOT 

Malade? 

KERVIL 

J'ai  pris  de  la  fièvre  jaune  à  la  Vera-Cruz,  il  y  a 
dix-huit  mois. 

CHAMBALOT 

Tes  matelots  du  Surcouf  t'ont  contaminé?...  Mais 
à  présent? 

KERVIL 

Le  cœur  ne  va  guère...  J'entrevois  le  moment  de  me 
résigner  à  la  réforme...  Emportez  votre  ordonnance, 
Marianne.  Revenez  demain. 


LES    MOUETTES 


MARIANNE 


J'ai  mes  pommes  de  terre  à  arracher  demain.  Je  peux 
pas  revenir  avant  dimanche...  Non. 

KERVIL 

Eh  bien,  je  ferai  un  saut  jusque  chez  vous  par-dessus 
les  quinze  kilomètres!  Que  votre  route  est  mauvaise 
pour  le  cycliste!...  Enfin,  vous  pourriez  avoir  un  peu  de 
fièvre...  Il  faut  que  je  surveille  ça  de  près.  A  demain. 
Embrassez  les  petits... 

MARIANNE 

Au  revoir,  monsieur  le  Docteur...  Si,  des  fois,  je  ne 
suis  pas  à  la  maison,  je  serai  aux  pommes  de  terre. 
Vous  me  trouverez  bien  toujours. 

KERVIL 

Sans  doute... 

MARIANNE,  à  Chambalot. 

Alors,  vous  ne  voulez  pas  me  donner  mon  compte? 
C'est  malheureux,  ça...  C'est  bien  pour  M.  le  Docteur 
que  j'y  perds. 


SCENE  V 
CHAMBALOT,  KERVIL 

CHAMBALOT 

Tu  en  as,  de  la  bonté.  Comment,  toi,  malade,  tu  vas 


10  LES    MOUETTES 


courir  là-bas?  Elle  se  moque  de  toi,  cette  femme!...  Je 
parie  que  tu  vises  la  députation,  hein? 

KERVIL 

Oh.  non!...  Mais  que  veux-tu  :  ils  ont  la  vie  si  diffi- 
cile !...  D'ailleurs  j'observe  l'effet  d'un  sérum  injecté  sous 
la  peau  de  cette  bonne  femme.  J'étudie  les  résultats 
d'une  petite  découverte  intéressante...  Intéressante. 

CHAMBALOT 

Guéris-toi,  d'abord.  Tu  connais  les  remèdes. 

KERVIL 

Oui  :  cesser  tout  travail  un  an  ou  deux.  Cure  d'alti- 
tude. Promenades  en  voiture.  Eviter  les  préoccupa- 
tions, les  chagrins.  Etre  millionnaire. 

CHAMBALOT 

Surtout...  Et  il  y  a  des  sots  pour  soutenir  que  la 
santé  vaut  mieux  que  la  fortune...  Oh,  là,  là!  La  for- 
tune procure  tout,  même  la  santé.  (Regardant  le  portrait.) 
C'est  ta  femme,  là? 

KERVIL 

Plaisante  figure  de  petite  personne  sage...  n'est-ce 
pas? 

CHAMBALOT 

On  se  retrouve,  toi,  marié,  barbu  ;  moi,  veuf  et 
ventru...  Hein,  depuis  Bullier!  Et  les  parties  de  rams 
au  Vachette?...  Et  notre  Angèle  qui  portait  des  cas- 
quettes de  jockey. 

KERVIL 

Quelle  chevelure  ! 


LES    MOUETTES  II 


CHAMRALOT 


Et  une  croupe!...  Dis  donc  :  Perdrot,  le  grand  Per- 
drot?... Tu  le  vois  toujours? 

KERVIL 

Nous  sommes  restés  en  relations  épistolaires. 

CHAMRALOT 

Il  fait  son  chemin. 

KERVIL 

Pas  mal,  oui. 

CHAMRALOT 

Inspecteur  en  second  des  services  sanitaires  !  Et  toi 
donci...  On  discute,  en  séance  publique  de  l'Académie, 
tes  communications  sur  les  signes  électriques  du 
sang! 

KERVIL 

Je  nourris  ma  petite  hypothèse,  comme  tout  le 
monde.  Il  suffît  d'étudier  sa  maladie. 

CHAMRALOT 

J'ai  suffoqué  le  jour  où  nous  avons  appris  ça... 
Toi  qui  n'étais  pas  fichu  dans  le  temps  de  distinguer 
l'oxalate  de  potasse  et  le  bi-oxyde  de  manganèse,  pour 
le  cours  de  toxicologie  ..  Tu  te  souviens? 

KERVIL 

Vaguement... 

CHAMRALOT 

Et  voilà  qu'on  te  discute  en  séance  d'Académie!... 


13  LES    MOUETTES 

On  m'a  changé  mon  Kervil...  Je  ne  reconnais  plus  mes 
bêtes... 

KERVIL  rit  un  peu  amèrement. 

J'ai  tant  travaillé...  Et  toi?  Et  la  Compagnie  des 
Produits  Pharmaceutiques?  Ça  marche,  ta  fabrique 
d'iode,  ton  huile  de  foie  de  morue?  J'ai  contemplé 
des  affiches  sur  tous  les  murs  de  Bretagne  :  Régénéra- 
teur Ghambalot.,.  Il  y  avait  dessous  une  dame  mirobo- 
lante qui  soulevait  des  haltères  monumentales,  tandis 
qu'un  vieux  monsieur  retroussait  la  pointe  de  sa  mous- 
tache. 

CHAMBALOT 

Un  symbole!...  Ton  tabac  ne  vaut  rien. 

KERVIL 

Tu  trouves  ?  C'est  du  tabac  de  troupe.  Je  ne  peux 
fumer  que  ça. 

CHAMBALOT 

Perdrot  m'avait  dit  que  ta  grand-mère  t'avait  légué 
des  immeubles? 

KERVIL 

Cette  vieille  maison  tout  simplement,  ces  meubles 
dont  je  ne  sais  pas  me  séparer,  et  quelques  hectares 
de  pâturages;  mais  j'ai  dû  vendre  les  moutons  peu  à 
peu. 

CHAMBALOT 

Tu  t'es  marié  trop  jeune. 

KERVIL 

J'avais  une  théorie,  je  ne  voulais  pas  être  rente  par 
ma  femme,  moi!  Je  ne  voulais  rien  devoir  qu'à  moi 
seul. 


LES    MOUETTES  l'3 

CHAMBALOT 

Quelle  naïveté!  Et  tu  as  cru  qu'on  t'en  saurait  gré? 
Pour  t'admirer  noble  et  généreux,  tu  as  gâté  deux  vies  : 
la  sienne  et  la  tienne.  Egoïste!  Et  tu  en  es  à  prendre 
des  pensionnaires?...  Allons,  il  faut  que  tu  découvres 
un  régénérateur,  toi  aussi  ! 

KERVIL 

Pourquoi  pas?  Cette  bonne  femme  qui  était  là  tout  à 
l'heure,  je  lui  insinue  de  mon  sérum  dans  la  peau 
depuis  trois  semaines...  Voici  la  courbe  des  résultats. 
Très  convaincante!  Ça  peut  t intéresser,  toi,  l'homme 
des  régénérateurs. 

CHAMBALOT 

Que  ce  soit  bon,  que  ce  soit  mauvais... 

KERVIL,  ironique. 
Ça  n'a  pas  grande  importance? 

CHAMBALOT 

Non!  D'abord,  il  faut  que  la  fabrication  ne  coûte 
rien,  ou  presque,  si  l'on  prétend  gagner  quelque  chose. 

KERVIL 

Les  pharmaciens  exigent  des  remises  énormes . 

CHAMBALOT 

Toi,  tu  leur  vendras  des  produits  fabriqués  avec  des 
éléments  de  choix  ;  et  tu  ne  joindras  pas  les  deux  bouts  ! 

KERVIL 

Tu  n'aimes  guère  encourager  les  gens? 


l4  ^ES    MOUETTES 

CHAMBALOT 

D'ailleurs  rien  à  faire  sans  publicité.  Une  chronique 
du  réclame  scientifique  dans  un  grand  journal  de  Paris, 
c'est  tout  de  suite  cinq  ou  six  mille  en  première  page, 
la  seule  qui  influence  le  lecteur.  Trois  mille  en  seconde  ; 
et  celle-ci  ne  vaut  que  pour  réveiller  les  souvenirs  du 
client. 

KERVIL 

Mes  résultats  convaincront  par  leur  seul  énoncé. 

CHAMBALOT 

Tu  inventerais  l'eau  de  Jouvence...  eh  bien,  sans 
réclame,  ça  ne  rajeunirait  pas  dix  vieilles  danseuses 
puisqu'elles  ignoreraient  ton  miracle. 

KERVIL 

L'Académie  de  médecine  discutera  prochainement 
ma  seconde  observation,  qui  sera  communiquée  aux 
publicistes. 

CHOMBALOT 

Les  journaux  l'inséreront  si  tu  paies.  Si  tu  ne  paies 
pas...  bonsoir! 

KERVIL 

Mais,  ils  apprendront  qu'il  s'agit  de  sauver  des  exis- 
tences... par  milliers. 

CHAMBALOT 

Des  milliers  d'existences!...  Ils  s'en  moquent,  les 
administrateurs!...  Crois-tu  qu'ils  vont  gâcher  leur 
combinaison  de  prospectus  en  vantant  un  produit 
gratis?...  Des  milliers  d'existences!..  Ils  s'en  fichent! 


LES    MOUETTES  l5 

KERVIL,  après  un  siience  ironique. 

Toi,  tu  déprécies  trop  mes  chances...  Tu  dois  avoir 
tes  raisons. 

CHAMBALOT 

Malin!...  Eh  bien,  non,  non,  les  affaires,  actuelle- 
ment. ..(il  s'approche  d'un  porirait). Quel  estdonece  militaire? 

KERVIL 

Mon  père,  le  capitaine  de  frégate;  celui  que  les 
Pavillons  Noirs  ont  tué. 

CHAMBALOT 

L'imprudent...  Et  là? 

KERVIL 

Mon  aïeul  maternel,  le  vice-amiral  de  Kerledan;  il 
assistait  à  la  bataille  de  Navarin  en  1827. 

CHAMBALOT 

Ah  oui,  l'indépendance  de  la  Grèce!...  De  la  poli- 
tique d'opéra.  Ecoute!  tuas  trop  d'atavismes  héroïques 
pour  rien  entendre  au  commerce.  Moi,  on  m'a  réformé 
pour  la  vue...   Aussi,  je  vais  t'abattre  tout  à  l'heure 

quatre  mouettes  sur  cinq. 

(Il  rit.) 

KERVIL 

Oui,  tu  me  parais  un  homme  adapté  à  l'époque,  toi! 
(Entre  Yvonne.)  Yvonne,  jeté  présente  notre  nouveau  pen- 
sionnaire: M.  Ghambalot. 


l6  LES    MOUETTES 

.SCÈNE  VI 
Les  Mêmes,  YVONNE. 

YVONNE 

Monsieur,  on  a  déjà  monté  vos  bagages  dans  les 
chambres. 

CHAMBALOT 

Je  vous  remercie,  madame...  La  pipe  vous  incom- 
mode-t-elle?  Non...  Je  vous  demanderai  tout  à  l'heure 
la  permission  d'aller  faire  quelque  toilette...  La  chaleur 
est  accablante...  Je  félicitais  à  l'instant  mon  ami  Kervil 
sur  votre  portrait...  Gela  ne  vous  ressemble  plus  entiè- 
rement... Sans  doute,  il  a  été  peint,  il  y  a  longtemps 
déjà? 

YVONNE 

Huit  ans,  lorsque  nous  nous  sommes  mariés.  Je  ne 
parais  plus  aussi  jeune. 

CHAMBALOT 

Vous  êtes  différente,  voilà  tout...  On  change.  Ainsi 
Kervil,  autrefois,  il  se  rasait.  Maintenant  il  laisse 
croître  sa  barbe.  Ça  l'a  transformé...  Vous  l'avez  per- 
mis, madame? 

YVONNE 

Puisque  ça  lui  plaît!  Quant  à  moi,  j'y  gagne  :  j'ai 
quelque  chose  de  plus  à  chérir  en  lui. 

CHAMBALOT 

Voilà  de  l'exquise  galanterie!...  Hébergez-vous  d'au- 
tres pensionnaires  que  moi? 


LES    MOUETTES  17 

KERVIL 

Oui,  notre  cousine,  avec  sa  fille  et  sa  belle-mère. 

YVONNE  , 

La  veuve  d'un  député.  Une  Parisienne,  une  jolie 
femme. 

CHAMBALOT 

Une  jolie  femme?  Tant  mieux! 

KERVIL 

Une  mère  admirable.  Elle  reste  dans  ce  trou  pour 
son  enfant  délicate  comme  le  père  que  j'ai  soigné 
jusqu'à  la  fin. 

YVONNE 

J'espère  que  vous  vous  plairez  ici...  Avez-vous  ap- 
précié notre  vue? 

CHAMBALOT 

Non,  pas  encore.  Il  y  a  une  vue?  Où  donc? 

YVONNE 

Aimez-vous  l'espace,  cette  vaste  étendue  d'océan,  ces 
lacs  de  soleil  dans  la  mer  grise? 

CHAMBALOT 

On  dit  que  les  cygnes  sauvages  passent  quelquefois 
sur  cette  côte...  Je  voudrais  bien...  (il  fait  le  geste  de  mettre 
en  joue.) 

KERVIL 

Jamais  je  n'en  aperçus. 


LES    MOLETTES 


YVONNE 


Vous  ne  souffrirez  pas  de  voir  ces  beaux   oiseaux 
saigner,  et  puis  agoniser? 


CIIAMBALOT 


Moi,  vous  comprenez,  je  ne  m'occupe  pas  des  bêtes; 
je  m'occupe  de  mon  tir. 


KERVIL 


Il  s'occupe  de  lui,  il  s'occupe  de  développer  son 
adresse,  sa  force,  sa  personne.  Voila  ce  qui  rend  omni- 
potentes les  races  du  nord. 

YVONNE 

Ah! 

KERVIL  s'excitant. 

Tandis  que  notre  sensibilité  atrophie  nos  vigueurs. 
Elle  nous  rend  timides,  peureux,  infirmes  d'âme  et  de 
corps. 

GHAMBALOT 

Il  exprime  à  merveille  de  saines  opinions. 

YVONNE 

Auriez-vous  déjà,  monsieur,  fait  un  disciple;  et  en 
si  peu  de  temps?...  A  l'ordinaire,  on  le  persuade  moins 
vite.  Mes  compliments. 

CIIAMBALOT 

Me  voilà  très  fier.  Que  regardes-tu  comme  ça,  hein? 

KERVIL 

Rien.  Rien. 


LES    MOUETTES  IQ 


CIIAMBALOT 


La  cendre  de  ma  pipe  tombe  sur  le  fauteuil... 
Madame,  que  d'excuses  je  vous  dois!...  La  cendre  ne 
tache  pas...  Je  n'ai  rien  brûle?...  Non!  Du  lampas  à 
quarante  francs  le  mètre  au  moins  ! 


YVONNE 

Il  a  fallu  qu'on  le  tissât  exprès  à  Lyon  sur  un  vieux 
modèle  de  l'Armor. 

CHAMBALOT 

C'est  trop  précieux  pour  les  fumeurs. 

YVONNE 

D'habitude,  Jean  fume  sur  la  terrasse. 

CHAMBALOT 

Ça  dépend  des  goûts.  Moi,  je  préfère  fumer  à  l'inté- 
rieur, dans  un  bon  fauteuil  où  l'on  s'étale  bien.  Ça  ne 
vous  gêne  pas? 

yyonne 

Oh...  non. 

CHAMBALOT 

Permettez-moi  de  passer  dans  ma  chambre. ..  A  quelle 
heure  déjeune-t-on? 

YVONNE 

Midi  et  demi. 

CHAMBALOT 

C'est  un  peu  tard. 


20  LES    MOUETTES 

SCÈNE  VII 
YVONNE,  KERVIL 

YVONNE 

Le  lampas  est  brûle. 

KERVIL 

Très  peu!...  Quatre  points  noirs.  Ça  nous  coûtera  dix 
francs  chez  le  stopeur... 

YVONNE 

Il  aurait  pu  fumer  dehors,  ton  ami. 

KERVIL 

Il  a  des  façons  de  célibataire. 


Enfin,  les  six  cents  francs  de  sa  pension  assurent  le 
bilan  de  notre  été  ! 

KERVIL 

Si  je  ne  me  trompe,  il  tourne  autour  de  moi  pour  dé- 
couvrir la  formule  de  mon  sérum,  et  composer  ensuite 
un  de  ces  remèdes  qu'il  vend  à  force  de  réclame.  Il 
peut  nous  gagner  une  fortune,  ce  gaillard-là! 

YVONNE 

Avec  des  moyens  de  charlatan  ? 

KERVIL 

Il  est  l'agent  général  de  la  Société  des  Produits  Phar- 


LES    MOUETTES  21 

maceutiques  dont  les  bénéfices  se  chiffrent  par   mil- 
lions. 

YVONNE,    en  colère. 

Alors  il  n'y  a  plus  qu  à  tout  supporter? 


SCENE  VIII 
Les  mêmes,  GILBERTE,  Mme  DARNOT 

GILBERTE,  du  dehors. 

Domino...  Domino...  Quel  chien!...  Le  voilà  encore 
qui  poursuit  les  poules...  Domino!.  Domino!...  Ah! 
oui.  Mais  il  va  l'attraper,  le  coq! 

KERVIL 

Madame  Darnot,  vous  semblez  bien  allègre,  ce 
matin! 

MADAME  DARNOT 

Cette  brise  fouette  la  peau.  Elle  me  réconforte! 

GILBERTE 

Vous  savez  :  Domino  attrape  les  poules...  Il  va  les 
manger!... 

YVONNE 

Non,  non,  laisse-le,  va! 

GILBERTE 

Docteur,  j'ai  développé  toutes  nos  photographies... 


22  LES    MOUETTES 

Ça  sèche  vite.  Celle  où  vous  ramez  avec  maman,  dans 
la  barque  :  elle  est  idéale? 

YVONNE 

Adrienne  a  bien  dormi? 

GILBERTE 

Très  bien...  Ce  n'est  pas  comme  moi.  J'en  ai  eu  des 
cauchemars  ! 

MADAME  DARNOT 

Je  crains  que  l'air  de  l'Océan  n'agace  les  nerfs 
de  cette  jeune  personne...  Elle'  s'agite...  Elle  ba- 
varde. 

GILBERTE 

Oh,  grand'mère,  je  ne  bavarde  pas  tant!...  La 
preuve,  c'est  que  j'achève,  ce  soir,  le  gros  livre.  Vous 
m'en  prêterez  un  autre,  docteur;  dites...  Encore  des 
mémoires...  Ça  m'amuse...  Ça  m'amuse! 

MADAME   DARNOT 

Auparavant,  on  n'obtenait  pas  qu'elle  ouvrît  un 
seul  volume. 

GILBERTE 

Le  docteur,  lui,  ne  m'oblige  pas  à  savoir  d'abord 
toutes  les  dates  sans  faute.  Alors,  les  aventures  des  rois, 
des  reines,  les  ministres,  ça  devient  drôle  comme  tout, 
quand  il  n'y  a  plus  de  dates. 

MADAME   DARNOT 

Votre  mari  est  un  éducateur  admirable. 


LIS    MOUETTES  2'i 

YVONNE 

Jean  aime  expliquer  l'univers  à  tous  et  selon  l'intel- 
ligence de  chacun. 

KERVIL 

Il  suffit  d'indiquer,  sans  contraindre. 

GILBERTE 

Voilà  mère! 

SCÈNE  IX 
Les  Mêmes.  ADRIENNE,  puis  GHAMBALOT 

ADRIENNE 

Bonjour  tout  le  monde! 

KERVIL 

M.  Chambalot,  mon  ami,  chimiste  distingué... 
Mme  Darnot,  Mme  Adrienne  Darnot.  MUe  Gilberte 
Darnot* 

GILBERTE,  bas  à  sa  mère. 

Pourquoi  le  monsieur  est-il  descendu  en  camisole? 

ADRIENNE 

Chut! 

CHAMBALOT 

Mesdames,  tolérez-vous  le  pijama?...  Il  fait  si  chaud  ! 
Je  nie  suis  permis  de  revêtir  le  pijama  pour  déjeuner. 
Sur  le  paquebot,  dans  la  mer  Rouge,  les  dames  a<<i|>- 


24  LES    MOUETTES 

tent  le  pijania...  Madame  Darnot,  j'ai  beaucoup  connu 
votre  fils,  le  député  progressiste.  Nous  lui  devons  la 
prime  d'exportation  pour  les  sucres. 

MADAME    DARNOT 

En  effet,  il  s'occupa  de  la  question. 

CHAMBALOT 

Grâce  à  ce  privilège  quelques-uns  de  nos  raffineurs 
ont  empoché  jusqu'à  trois  cent  mille  francs  de  béné- 
fices nets  par  campagne  de  fabrication,  en  vendant 
leurs  produits  cher  en  France,  et  à  moitié  prix  sur  les 
marchés  d'Angleterre.  Ce  fut  notre  brave  peuple  qui 
paya  la  note  en  sucrant  son  café,  en  mangeant  sa  conli- 
ture  :  aliments  toniques  et  réparateurs. 

MADAME    DARNOT 

J'ignorais  ces  résultats  indirects  ! 

CHAMBALOT 

Oh,  je  connais  l'affaire.  Dès  cette  époque  je  fournis- 
sais une  partie  des  produits  chimiques  aux  usines  du 
Nord.  Je  fus  membre  de  la  commission  qui  résolut 
d'offrir  une  médaille  de  vermed  :  «  A  Philippe  Darnot, 
député  de  la  Sarthe,  les  raffineurs  du  Nord,  1887.  » 

GILBERTE 

Celle  de  l'écrin  rouge,  mère? 

CHAMBALOT 

Je  me  souviens  même  qu'elle  coûta  cinq  cents  francs 
au  total,  et  que  j'ai  versé  dix  francs  à  la  souscription. 


LES    MOUETTES  25 

ADRIENNE 

Oh  !  monsieur,  voilà  bien  une  chose  dont  je  vous  sau- 
rai un  gré  éternel.  Touche*  là. 

MADAME    DARNOT 

Je  puis  vous  les  rendre!... 

CHAMBALOT 

Vous  raillez,  madame,  vous  raillez  !  (Les  servantes  apportent 
une  table  toute  servie,  disposent  le  couvert.)  On  déjeune  là? 


SCENE  X 
Les  Mêmes,  ANNE-MARIE 

ANNE-MARIE 

* 

Madame  est  servie  ! 

(On  s'assied  autour  de  la  table  que  les  servantes  ont  avancée.) 
YVONNE 

Durant  la  belle  saison  il  est  agréable  de  recevoir 
directement  la  brise  de  la  mer,  n'est-ce  pas? 

MADAME    DARNOT 

Sans  doute. 

CHAMBALOT 

Oui.  (Fredonnant.)  Et  l'on  voit  passer  les  bateaux  tout  le 
long  de  l'eau  en  vidant  son  verre.  Mais  l'ombre  est 
légère.  La  boisson  va  s'échauffer.  Je  propose  d'avancer 
la  table  ici.  Qu'en  dites-vous,  mesdames? 

2 


36  LES    MOUETTES 

CI1AMBALOT 

Les  crevettes  se  mangent  avec  les  doigts... 

GILBERTE 

Oh! 

ADRIENNE 

Avec  les  dents...  aussi... 

CHAMBALOT 

Vous  permettez  que  je  compose  un  «  beurre  de  pois- 
son ». 

GILBERTE 

Un  beurre  de  poisson? 

CHAMBALOT 

Oui...  Tenez.  On  prend  un  bon  morceau  de  beurre... 
un  bon  morceau...  Au  moyen  de  la  fourchette,  on 
écrase  les  crevettes  dedans...  Là,  comme  ça!...  Et  on 
avale.  Les  pattes,  la  tête,  les  anneaux.  Tout  passe  dans 
le  beurre...  Imitez-moi.  Vous  me  remercierez! 

ADRIENNE 

J'aime  mieux  non.  Ça  ne  vous  oflense  pas? 

CHAMBALOT 

Vous  êtes  libre.  Oh!  vous  êtes  libre!  Seulement 
pardonnez-moi  :  vous  ne  savez  pas  apprécier  les  succu- 
lences. Les  Australiens  appellent  cette  friandise  le 
fisch-toast.  Avec  une  tartine  de  fromage  fondu  et  brû- 
lant, saupoudré  de  chapelure,  ce  mets  vaut  l'am- 
broisie. 


LES  MOUETTES  V) 


MADAME  DARNOT 

Ça  doit  empester? 

CHAMBALOT 

Du  tout.  A  Melbourne,  quand  je  passais  devant  les 
bars,  ce  parfum  éveillait  aussitôt  mon  appétit. 

GILBERTE 

Je  n'aimerais  pas  ça  ! 

YVONNE 

Gilberte,  prends  garde,  tu  vas  tacher  la  nappe,  mon 
enfant  ;  il  ne  faut  pas  tenir  son  verre  incliné  comme 
ça. 

AORIENNE,  très  gracieuse,  au  docteur. 

Avez-vous  travaillé  ce  matin,  monsieur  l'alchi- 
miste?... Et  à  quel  nouveau  miracle? 

CHAMBALOT 

Alors?  En  introduisant  du  manganèse  et  de  l'argent 
dans  les  veines,  tu  réussis  à  renforcer  le  pouvoir  des 
propriétés  électriques,  à  former,  en  quelque  sorte,  la 
pile,  à  dégager  un  fluide  qui  multiplie  les  énergies  du 
sang.  Est-ce  bien  ça? 

K.ERVIL 

Oui. 

ADRIENNE,  véritablement  contente. 
Ça  va? 

KERVIL 

»     Ça  va  même  très  vite. 


28  LES    MOLETTES 

YVONNE,  impatientée. 

Jean,  offre  donc  le  sel  à  Mme  Darnot...  Giberte,  tu 
laisses  glisser  ta  serviette...  Voyons,  ramasse  ta  ser- 
viette. 

GILBERTE 

Voilà...  voilà!... 

CHAMBALOT 

Vous  suivez  les  expériences  de  chimie  organique, 
madame? 

ADRIENNE,  éloquente  et  coquette. 

Mais,  monsieur,  pensez  donc  !  On  nous  découvre  les 
secrets  des  forces  qui  animent  les  êtres,  qui  font  pal- 
piter les  chairs,  et  grâce  à  quoi  notre  vigueur  s'aug- 
mente, nos  membres  se  meuvent,  notre  cerveau  pense, 
notre  idée  s'exalte...  Qui  donc  ne  regarderait  pas  indé- 
finiment Prométhée  produire  le  feu  nouveau? 

CHAMBALOT 

Très  bien!...  Mais,  très  bien!  C'est  très  bien. . .  Quand 
ça  paraît-il  en  librairie  ? 

ADRIENNE,  avec  un  accent  de  mystère  passionne. 
Je  garde  pour  moi  mes  émotions... 

KERVIL 

Pour  elle  et  ses  intimes. 

ADRIENNE 

Quelles  heures  incomparables  vous  passez  dans  votre 
laboratoire,  monsieur  le  dieu!  Que  je  voudrais  savoir 
davantage  afin  d'éprouver  de  telles  sensations  ! 


LES    MOUETTE^  29 

YVONNE 

Moi,  je  les  ai  longtemps  éprouvées.  Ces  instants-là 
compensent  tant  de  peines. 

MADAME  DARNOT 

Il  a  compromis  sa  santé. 

YVONNE 

Sa  fortune. 

ADRIENNE 

Il     s'interdit    toutes    les     distractions,    la     lecture 
même,  pour  sauver  des  existences  humaines. 

YVONNE,  enthousiaste  et  opiniâtre. 

Il  les  sauvera  ! 

MADAME  DARNOT 

Il  les  sauvera. 

ADRIENNE 

C'est  absolument  sûr. 

YVONNE 

On  ne  peut  plus  douter. 

ADRIENNE,  enchantée. 

Tu  ne  doutes  plus,  n'est-ce  pas,  Yvonne? 

YVONNE,  très  vaillante. 
Mais  je  n'ai  jamais  douté...  moi! 

KERVIL 

Elle  n'a  jamais  douté... 

2. 


3o  LES  MOUETTES 

MADAME  DARNOT 

Elle  aime  trop  pour  ça. 

GILBERTE 

Mère  dit  toujours  que  vous  serez  le  plus  illustre 
savant  du  xx°  siècle... 

CHAMBALOT 

Ecoute,  mon  cher  :  au  lieu  d'inoculer  quelques 
lapins  de  choux,  tu  devrais  immuniser  des  chevaux. 

KERVIL 

Evidemment!  Sinon  je  ne  pourrai  pas  obtenir  une 
quantité  et  une  qualité  de  sérum  suffisantes  pour 
traiter  les  malades  à  l'hôpital. 

CHAMBALOT 

Il  te  faut  cinq  cents  cas  de  guérison  au  moins... 

YVONNE,  timide. 

Acheter  plusieurs  chevaux  vivants  ? 

GILBERTE 

On  pourra  monter  dessus. 

YVONNE 

Et  les  nourrir!  Pendant  combien  de  temps? 

KERVIL 

Un,  deux,  trois  ans  au  plus...  C'est  une  dépense. 

ADRIENNE,  rageuse. 

Dire  qu'il  s'en  faut  de  cela,  d'un  peu  de  cet  argent 


LES    MOUETTES  3l 

que    tant    d'imbéciles    dilapident    afin   détonner    les 
badauds  de  restaurant. 

YVONNE,  amère. 

Oui,  il  s'en  faut  de  cela  pour  sauver  d'innombrables 
vies  humaines. 

ADRIENNE 

Ça  vous  décourage . 

CHAMBALOT,  à  la  servante. 

Non,  merci  :  pas   de   ragoût...  Ces  morceaux  qu'on 
a  mélangés,  qu'on  a  noyés  dans  une  sauce  obscure  : 
on  ne  s'y  reconnaît  pas.  J'aime  bien  discerner  ce  que 
.  je  mange,  moi.  Et  vous,  madame? 

ADRIENNE,  revenant  sur  la  terre. 

Moi?...  Peu  m'importe. 

CHAMBALOT 

Vous  avez  tort.  Demandez  au  docteur...  Plus  on 
multiplie  les  sensations,  plus  on  exerce  son  esprit. 
La  gourmandise  développe  l'intelligence. 

KERVIL 

Certainement. 

GILBERTE 

Et  tu  m'empêcheras  encore  d'entrer  dans  les  pâtis- 
series, grand'mcre  ! 

YVONNE 

Gilberte,  quand  montres-tu  les  épreuves  de  tes 
clichés? 


3q  les  mouettes 

gilberte 

Tout  à  l'heure.  Vous  verrez!  C'est  ravissant...  Il  y 
a  un  docteur  et  ma  petite  mère  sous  l'ombrelle  de 
plage...  Je  ne  vous  dis  que  ça! 

CHAMBALOT 

Une  idylle. 

GILBERTE 

Comment? 

CHAMBALOT 

En  grec  :  Eïdullion  signifie  «  petit  tableau  ».  Eh  bien, 
c'est  un  petit  tableau  que  atous  avez  fixé  sur  la  plaque 
sensible. 

ADRIENNE,  empressée  pour  une  diversion. 

A-t-elle  de  jolies  couleurs,  ma  fille,  ce  matin? 
Voyez-moi  ça  !  Et  quel  appétit? 

KERVIL 

Elle  se  porte  vraiment  mieux. 

CHAMBALOT 

A  la  voir,  on  liquéfierait  l'air  de  l'Océan,  pour  le 
mettre  en  bouteilles,  et  le  lancer  comme  régénérateur. 

ADRIENNE,  politique. 

Monsieur,  pourquoi  votre  Société  des  Produits  Phar- 
maceutiques ne  s'intéresserait-elle  pas  aux  travaux  du 
docteur  Kervil? 

CHAMBALOT 

Nous  y  songeons. 


LES    MOUETTES  33 

KERVIL 

Chambalot,  je  te  le  répète  :  tu  n'es  pas  venu  seule- 
ment pour  me  rendre  une  visite  de  vieux  camarade. 

YVONNE 

Monsieur,  comme  je  vous  remercierais! 

CHAMBALOT 

Ne  me  remerciez  pas  :  il  n'y  a  rien  de  fait.  Pas  mau- 
vaise la  salade... 

YVONNE ' 


Un  peu  trop  de  vinaigre... 


CHAMBALOT 

Il  n'en  faut  pas  trop.  C'est  comme  les  ennemis...  Un 
peu.  C'est  bon,  ça  parle  de  nous...  Trop...  ça  nuit...  ça 
cuit!  Hein,  Kervil,  tu  dois  en  savoir  quelque  chose? 

KERVIL 

Des  ennemis?...  Moi? 

ADRIENNE,  brusque. 

Qui  donc  peut  le  haïr,  lui? 

YVONNE,  stupéfaite. 
Mon  pauvre  Jean!...  Tu  as  des  ennemis? 

ADRIENNE,  en  colère. 

Lui?  oh,  par  exemple!... 

MADAME    DARNOT 

Quel  genre  d'ennemis? 


34  LES    MOUETTES 

CHAMBALOT 

Des  rivaux.  Des  émules.  Des  amis,  si  vous  préférez. 
C'est  la  même  chose. 

KERVIL 

Qui? 

CHAMBALOT 

Nos  anciens  camarades.  Toute  la  brasserie  «  Panta- 
gruel »,  ta  promotion  d'internat,  tes  collègues  de  la 
marine  :  Roussel,  Laurent,  Gardouel...  et  les  autres... 

YVONNE,  blessée. 

Gomme  c'est  étrange  !  Tout  le  monde  l'adore  ici. 

KERVIL 

Que  leur  ai -je  fait? 

CHAMBALOT 

Une  notice  que  l'Académie  discute...  J'ai  demandé 
un  peu  d'huile  d'olive. 

YVONNE,  ricanant. 
De  la  jalousie,  alors? 

MADAME    DARNOT 

Ça  ne  aompte  pas. 

ADRIEXNE,  dédaigneuse. 
Docteur,  il  vous  suffit  de  mépriser. 

CHAMBALOT,  remuant  la  salade. 
Hé!  hé!  Mauvais   système.' Ces  braves  garçons  ne 


LES    MOUETTES  35 

lui  pardonnent  pas  de  surgir  sur  le  chemin  du  succès, 
de  leur  succès...  C'est  de  l'huile  d'olive,  hein?...  Au 
congrès  de  physiologie,  nous  nous  trouvions  là,  des 
pharmaciens,  des  chimistes,  des  entomologistes,  des 
histologistes,  des  biologistes...  On  s'était  groupé  par 
promotions...  Je  bavardais  avec  l'un,  avec  l'autre,  lors- 
que tout  à  coup  on  apprend  ta  veine.. .  Ah  !  là  là  !  Kervil, 
le  bon  Kervil,  notre  vieux  Kervil,  qui  jusqu'alors  ne 
gênait  personne,  Kervil  le  major  de  marine,  à  fond  de 
cale  quelque  part,  dans  les  mers  de  la  Sonde  ou  sur  les 
côtes  de  la  Patagonie,  Kervil  a  sa  notice  commentée  à 
l'Académie  !  Ah  mais  !  Ah  mais  !  Voyez-vous  ça  :  il  prend 
la  meilleure  place  convoitée.  Il  dépasse  d'un  coup  ses 
camarades  de  l'internat.  Ah  mais!  ah  mais!...  Chacun 
se  rebiffe!...  Moi-même  je  me  suis  rebiffé  comme  un 
autre.  Mais  oui. 

MADAME   DARNOT 

M.  Chambalot  ne  s'embarrasse  pas  d'hypocrisie  ! 

YVONNE 

Alors  vous  faisiez  chorus  avec  ses  détracteurs? 

CHAMBALOT 

D'abord.  Après  j'ai  défendu  Kervil. 

MADAME  DARNOT 

Sûr? 

CHAMBALOT 

Voyons!  Un  sérum  :  ça  se  lance,  ça  s'exploite»? 

ADRIENNE 

C'est  juste  ! 


%  LES  MOLETTES 

MADAME  DARXOT 

Et  si  vous  n' aviez  pas  flairé  un  bénéfice? 

CHAMBALOT 

J'aurais  rugi  comme  les  autres. 

ADRIENXE,  souriant. 

Ah,  monsieur! 

CHAMBALOT 

Quoi?  Pensez- vous  qu'on  laisse  un  concurrent  s'em- 
parer dune  chance,  sans  se  débrouiller,  sans  protes- 
ter, sans  hurler?...  On  rage,  vous  comprenez! 

YVONNE,  révoltée. 

Non,  je  ne  comprends  pas... 

ADRIENNE 

C'est  du  propre! 

MADAME    DARNOT 

Expliquez-moi  de  quelle  manière  ces  envieux  peuvent 
nuire  au  docteur. 

CHAMBALOT 

Ils  détruiront,  par  leurs  critiques  acerbes,  l'effet  de 
toute  la  publicité  que  mettrait  en  œuvre  une  compagnie 
financière. 

KERVIL 

C'est  à  craindre.  On  exagérera  les  points  faibles  de 
la  théorie.  Ils  ne  sont  qu'accessoires.  On  en  fera  l'essen- 
tiel. 


LES    MOUETTES  3~ 

CHAMBALOT 

D'ailleurs,  ils  sont  là  quelques  gaillards  très  intelli- 
gents, et  d'autant  plus  irritables  que  le  sort  ingrat  les 
voue  à  la  misère. 

KERVIL 

Contre  toute  justice. 

ADRIENNE 

Allons  donc!  Le  génie  s'impose  toujours. 

CHAMBALOT 

A  votre  place,  madame  Kervil,  je  me  défierais... 
.Madame  défend  votre  mari  avec  un  empressement 
chaleureux. 

MADAME    DARNOT 

Le  docteur  Kervil,  jusqu'au  dernier  jour,  a  défendu, 
lui,  mon  malheureux  fils  contre  la  maladie.  Son 
dévouement  nous  a  sauvées  de  difficultés  graves,  après 
la  catastrophe. 

KERVIL 

Non.  (Impatient.)  Yvonne,  faites  servir  le  café.  Anne- 
Marie,  le  café.  (On  se  lève  de  table.)  Que  fumes-tu? 

CHAMBALOT 

J'ai  mes  cigares...  (En se  fouillant,  il  extrait  un  amas  de  lettres.) 

KERVIL 

Quel  paquet  de  lettres! 

CHAMBALOT 

Nous  avons  écrit  à  tes  confrères,  quand  il  fut  ques- 


38  LES    MOUETTES 

lion  de  t'offrir  la  commandite  de  notre  société...  Voici, 
d'abord,  une  première  lettre  de  notre  ami  Perdrot; 
16  avril  1906...  ayant  la  notice  à  l'académie...  Je  passe 
le  préambule,  etc..  etc..  «  Quant  à  Kervil...  C'est  vrai- 
ment quelqu'un...  Le  panier  de  provisions  est  léger  à 
son  bras...  Je  veux  dire  que  son  érudition  ne  l'embar- 
rasse pas.  qu'il  l'utilise  aisément,  dans  un  but  précis... 
Qualité  bien  rare,  et  digne  de  son  esprit  scrupuleux...  » 
Deuxième  lettre  datée  du  20  mai  1906...  Après  le 
succès  de  la  notice...  «  Et  Kervil?  Quel  silence  assour- 
dissant!... Il  n'est  question  que  de  lui...  Mais  rien,  rien, 
rien,  ne  sort  de  ce  vacarme...  Dans  ses  communications 
il  loge  toutes  ses  lectures...  Ce  n'est  pas  du  Kervil, 
c'est  du  tout  le  monde,  depuis  Hippocrate  jusqu'à 
Kocb...  » 

KERVIL 

Il  faut  bien  que  je  cite  les  autorités  à  l'appui  de  ma 

thèse. 

YVOXXE 

Jean  n'affirme  rien  sans  preuves  ! 

CHAMBALOT 

Perdrot  a  tort.  Je  cite  son  état  d'esprit  qui  semble 
celui  de  la  plupart. 

ADRIEXXE 

Vous    ne   me  forcerez  pas  à  croire  que  la  plupart 
s'acharnent  à  dénigrer... 

KERVIL 

Le  cœur  d'un  émule  n'est  pas  un  cœur  d'épouse... 
ou  de  parente. 


LES    MOUETTES  3o, 

Mme   DARNOT 

Le  docteur  aura  toujours,  pour  lui,  les  maîtres. 

CHAMBALOT 

Heu  !  Kervil  a  fait  des  gaffes. 

YVONNE,  relevant  le  mot. 

Des  gaffes? 

ADRIENNE,  éclatant  de  rire. 
Lui,  «  l'homme  de  tact  »  par  excellence. 

CHAMBALOT 

Des  gaffes!...  Ainsi,  lorsque  vous  êtes  venus  à  Paris 
tous  les  deux,  votre  mari  ne  vous  a  point  présentée  à 
M^e  de  Bénise.  Or  vous  deviez'  bien  cela  l'un  et 
l'autre  au  docteur  Prostet  qui  avait  lu  la  communica- 
tion aux  académiciens.  Première  gaffe  ! 

Mme  DARNOT 

Mme  de  Bénise  n'est-elle  pas  une  ancienne  dame 
galante  ? 

YVONNE,  sérieuse. 

Les  femmes  honnêtes  ne  se  permettent  pas  de  la 
fréquenter.  C'est  une  règle  élémentaire  des  conve- 
nances. 

CHAMBALOT 

Oui,  en  province,  non  à  Paris. 

MADAME    DARNOT 

Mmo  de  Bénise  n'a-t-elle  pas  recueilli  le  docteur 
Prostet  quand  petit  interne  à  l' Hôtel-Dieu  il  traînait 


4o  LES    MOUETTES 

des  bottines  éculées  et  des  jaquettes  verdies.  Elle  1* «a 
trouvé  joli,  intelligent. 

CHAMBALOT 

Oui  :  elle  lui  a  donné  d'abord...  le  reste,  puis  bon 
souper,  bon  gîte,.. 

KERVIL 

Il  a  recruté  sa  clientèle  parmi  les  nombreux  et  riches 
sigisbées  de  cette  personne  aimable. 

CHAMBALOT 

Comme  il  se  pique  de  gratitude,  il  exige  qu'on  vénère 
son  amie...  Kervil  les  a  froissés.  Terrible  gaffe  1 

ADRIENNE,    autoritaire. 

Les  honnêtes  gens  l'approuveront,  eux  ! 

CIIAMBALOT 

Sans  le  commanditer.  Les  honnêtes  gens  ne  com- 
manditent jamais. 

YVONNE,    nerveuse. 

Grâce  à  Dieu,  Jean  me  respecte  assez. 

CHAMBALOT 

Ta,  ta.  ta!  De  son  vivant  ma  femme  rendait  visite  à 
Mmo  de  Bénise,  et  nous  la  recevions  dans  notre 
campagne. 

KERVIL 

Perdrot  l'invite,  lui.  à  tous  les  dîners  qu'offre 
Mmc  Perdrot! 

CHAMBALOT 

Maintenant!...  Autre  gaffe  :  votre  mari  dédaigne  de 
se  rendre  aux  banquets  de  corps. 


LES    MOUETTES  4* 

KERVIL 

J'adresse  toujours  des  télégrammes  aux  divers  pré- 
sidents. 

MADAME   DARNOT 

Ça  ne  suffit  pas.  Mon  pauvre  fils  assistait  à  tous  les 
festins  électoraux,  luit 

ADRIENNE,  riant  avec  bruit. 

Soyez  vorace,  docteur,  si  vous  tenez  à  ce  que  vos 
expériences  s'achèvent. 

KERVIL 

Ai-je  le  temps  de  courir  à  Paris  banqueter  toutes  les 
semaines  ? 

CHAMBALOT 

Autre  gaffe  :  vous  n'avez  pas  souscrit  pour  la  nou- 
velle statue  de  Claude  Bernard. 

YVONNE 

Beaucoup  de  médecins  ne  souscrivent  pas  non  plus. 

KERVIL 

La  statue  ne  peut  être  érigée  faute  de  générosités  suf- 
fisantes. 

CHAMBALOT 

Ce  camouflet  vexe  les  organisateurs.  Ils  tiennent 
bonne  note  de  ceux  qui  se  dérobèrent.  Gaffe;  je  vous 
dis  :  gaffe  ! 

YVONNE,  désespérée. 

Nous  n'avons  pas  les  moyens  ! 


42  LES    MOUETTES 

CHAMBALOT 

Autre  gaffe  :  les  médecins  et  les  apothicaires  de  pro- 
vince se  plaignent  que  tu  n'aies  pas  répondu  à  leurs 
demandes  de  renseignements  sur  la  valeur  électrique 
du  sang...  Gaffe!  Tu  ne  remercies  pas  non  plus,  avec 
l'emphase  nécessaire,  les  revues  spéciales  qui  rendent 
compte  de  tes  travaux  :  gaffe!...  Autant  de  gaffes, 
autant  d'ennemis  ! 

YVONNE,  en  détresse. 

Mais  je  dépense  cinquante  francs  par  mois  pour  les 
timbres  ! 

MADAME    DARNOT 

Décidément,  c'est  comme  en  politique.  Kervil  com- 
mence à  devenir  célèbre.  Il  sied  qu'il  paye  la  fanfare. 

ADRIENNE 

Est-ce  la  faute  du  docteur,  s'il  ne  peut? 

CHAMBALOT 

De  tous  les  vices,  la  pauvreté  est  celui  qu'on  par- 
donne le  moins. 

ADRIENNE.  (.Elle  frappe  la  table.) 
Parmi  les  financiers,  oui;   mais  parmi  les  savants? 

CHAMBALOT 

Alors  la  richesse  est  le  résultat  qu'on  prise  le  plus. 

ADRIENNE 

C'est  faux  ! 


LES    MOUETTES  43 

YVONNE,  criant. 

C'est  faux  !...  Jean  n'a-t-il  pas  dénoncé  publiquement 
les  monstrueuses  bévues  de  Robertson,  le  millionnaire  ; 
et  malgré  la  renommée  considérable  de  ce  charlatan. 

CHAMBALOT 

Autre  gaffe  !  Tous  ceux  à  qui  Robertson  prête  de  l'ar- 
gent, tous  ceux  qui  rencontrent  chez  lui  des  person- 
nages utiles,  tous  ceux  qui  flirtent  avec  sa  trop  jolie 
femme,  voilà  les  ennemis  désignés  de  Kervil...  Oh,  les 
gaffes,  les  gaffes. 

ADRIENNE 

On  ne  lui  saura  pas  gré  d'avoir  eu  le  courage  de  dire 
la  vérité,  même  aux  puissants. 

CHAMBALOT 

On  lui  saura  gré  par-dessous.  Mais  par-dessus,  pour 
ne  pas  se  mettre  mal  avec  la  clique  Robertson,  on  l'ac- 
cusera d'envie  et  de  jalousie,  tout  comme  vous  accusez 
d'envie  et  de  jalousie  ceux  qui  vont  l'attaquer,  chère 
madame. 

ADRIENNE, 

Vous  vous  rangez  presque  avec  ceux-là. 

CHAMBALOT 

Moi?  Pouvez-vous  dire! 

ADRIENNE,  ennemie. 
Mais  oui...  vous  ne  différez  pas  des  autres... 

MADAME    DARNOT 

Vous    accepterez    bien    cependant    qu'un    honnête 


44  LES    MOUETTES 

homme  vive   à  l'écart,  loin  -de  tous  les  trafics  et  de 
toutes  les  machinations. 

YVONNE 

Qu'il  refuse  de  conduire  sa  femme  chez  des  personnes 
légères. 

CHAMBALOT 

Eh  bien,  qu'il  demeure  dans  son  trou  de  Bretagne. 
Quand  il  aura  soixante  ans.  le  monde  admettra  peut- 
être  l'importance  de  ses  travaux.  D'abord,  pourquoi 
veut-il  réussir  tout  de  suite? 

YVONNE,  dévole. 
Pour  sauver  des  milliers  d'existences. 

CHAMBALOT 

Ça  n'intéresse  personne,  ça...  Non...  personne! 

MADAME    DARNOT 

Ça  l'intéresse,  lui! 

YVONNE 

Sa  conduite  leur  fait  honte  ! 

ADRIENNE 

Ils  ne  tolèrent  pas  qu'il  leur  soit  supérieur  par  la 

conscience! 

YVONNE 

Voilà  tout  ! 

CHAMBALOT 

Mais  c'est  une  galle  en  effet  que  de  se  rendre  odieux, 
en  affectant  une  vertu  qui  ne  peut  que  condamner  les 
faiblesses  d'autrui,  s;ms  indulgence. 


LES    MOUETTES  /p 

KERV1L 

Oui,  c'est  à  la  fois  beaucoup  trop  de  vanité,  et  beau- 
coup trop  de  mépris, 

CHAMBALOT 

Voilà  comment  on  détruit  son  œuvre  ! 
ADRIENNE,  calme,  à  Chambalot. 

Eh  bien,  à  vous  la  mission  de  la  divulguer,  cette 
œuvre  ! . . . 

CHAMBALOT 

A  moi?...  Je  ne  me  charge  pas  d'une  mission!  J'exa- 
mine les  chances  d'une  aflàire. 

KERVIL 

Et  les  chances  sont  diminuées  par  toutes  ces  anti- 
pathies. 

YVONNE,  les  larmes  dans  la  voix. 

Il  ne  se  trouvera  donc  pas  d'honnêtes  gens  pour  le 
soutenir  contre  cette  cabale? 

ADRIENNE 

Il  s'en  trouvera  ! 

CHAMBALOT 

Seulement  ceux  que  vous  appelez  les  honnêtes  gens 
ne  jouissent  d'aucune  influence  à  Paris.  Ce  sont  des 
timides.  Ils  s'indignent  dans  leur  coin,  prudemment. 

YVONNE 

Trop  prudemment. 

ADRIENNE 

Hé  oui,  les  honnêtes  gens  sont  lâches!... 


46  LES    MOUETTES 

KERVIE 

Ils  sauvegardent  leur  quiétude... 

MADAME    DARNOT 

Ils  laissent  agir  les  méchants  qui  sont  audacieux... 

ADRIEXXE 

Alors,  le  respect  du  travail  et  du  talent  n'atténue  pas 
dans  les  esprits  toutes  ces  raisons  [misérables  de  le 
haïr? 

Cil  VMBALOT 

Ça  viendra,  ça  viendra!...  L'enquête  n'est  pas  ter- 
minée. Quand  j'aurai  passé  avec  luij  deux  ou  trois 
jours,  dans  son  laboratoire,  j'enverrai  mon  rapport. 
La  Compagnie  jugera. 


SCENE  XI 
Les  Mêmes,  ANNE-MARIE. 

AXXE-MARIE 

On  vient  demander  que  monsieur  aille  à  Locmaria, 
pour  le  maréchal-ferrant.  C'est  un  éclat  de  fer  dans  la 
tempe...  Ça  presse...  son  fils  est  vert,  le  pauvre 
garçon... 

KERVIL 

A  Locmaria?...  Treize  kilomètres...  Vous  m'excu- 
serez? Ma  trousse!  Anne-Marie,  la  bicyclette  est 
sous  le  hangar? 


LES    MOUETTES  47 

ANNE-MARIE 

Oui,  monsieur. 

YVONNE 

Le  temps  se  couvre...  A-t-ii  pris  son  caoutchouc?... 
Anne-Marie  !  Anne-Marie  ! 

GILBERTE 

Je  vais  le  chercher.  (Elle  sort.) 

ADRIENNE 

Son  caoutchouc  ?  Je  l'ai  vu  dans  le  vestibule  ! 

(Elles  sortent  affolées). 


SCENE  XII 
MADAME  DARNOT,  CHAMBALOT.  (il  verse  abon- 

damment  du  rhum  dans  une  soucoupe,  compte  les  morceaux  de  sucre, 
et  allume  l'alcool.) 

MADAME  DARNOT,  agacée. 

Vous  n'avez  pas-besoin  de  médecin,  vous!...  Vous 
vous  soignez  tout  seul. 

CHAMBALOT 

Que  je  savoure  ou  non  mon  brûlot,  Kervil  devra  tout 
de  même  courir  au  diable...  chez  son  blessé...  Alors?... 
alors?... 

MADAME    DARNOT 

J'admire  un  esprit  si  positif. 


48  LES    MOUETTES 

CHAMBALOT 

Je  ne  me  paie  pas  de  mots,  ni  d'émotions  hypo- 
crites... moi.  Dans  ma  jeunesse,  j'ai  cru  comme  tout  le 
monde  à  l'amour,  au  désintéressement,  à  l'honneur,  à 
la  générosité.  Bientôt  j'ai  vu  les  malhonnêtes  gens  par- 
venir au  faîte  des  grandeurs.  Mes  bons  amis  m'ont 
berné  avec  mes  belles  amies  qui  m'ont  trahi  après 
m'avoir  dépouillé.  Alors  je  me  suis  dit  :  l'amour, 
l'honneur,  le  désintéressement...  tout  cela,  c'est  de  la 
camelote  ! 

MADAME    DARXOT 

Aujourd'hui,  il  n'y  a  qu'une  puissance,  l'argent,  et 
qu'un  moyen,  l'aplomb,  n'est-ce  ^>as? 

CHAMBALOT 

Mais  oui.  Au  lieu  de  pleurnicher  sur  la  corruption 
générale  comme  les  poètes  de  quatre  sous,  prenons 
donc  bravement  le  parti  de  vivre  avec  elle.  Croyons 
qu'un  chat  est  un  chat,  tout  homme  triomphant  un 
fripon,  sans  que  pour  cela  les  déchus  soient  autre  chose, 
Le  plus  souvent,  que  des  imbéciles. 

MADAME    DARXOT 

Alors  il  n'y  a  rien.  Il  n'y  a  pas  de  morale. 

CHAMBALOT,    sirotant  sa  liqueur. 

Il  y  a  l'égoïsme'  franc,  au  lieu  de  l'égoïsme  dissi- 
mulé.. . 

MADAME    DARXOT 

Que  voulez-vous  dire? 


LES    MOUETTES  49 

CHAMBALOT 

Vous  demandez  un  exemple?  Voici  :  Mme  Kervil 
adore  son  mari? 

MADAME    DARXOT 

Vous  l'entendez. 

CHAMBALOT 

Oui...  Elle  se  démène  pour  qu'il  n'oublie  pas  son 
caoutchouc.  Eh  bien,  vous  lui  diriez  demain  :  «  Si  votre 
mari  veut  devenir  glorieux,  il  faut  qu'il  vous  aban- 
donne... Vous  êtes  le  boulet  qui  empêche  ses  mouve- 
ments vers  le  bonheur!  »  Pensez-vous  que  Mmc  Kervil 
renoncerait,  par  amour  sublime,  à  l'affection  qui  lui 
vaut  un  soutien,  un  confident,  une  habitude  sentimen- 
tale, et  un  peu  de  monnaie? 

MADAME    DARXOT 

Je  ne  pense  pas  ! 

CHAMBALOT 

Evidemment  non.  Elle  aime  Kervil  pour  ce  qu'il 
procure,  non  pour  ce  qu'il  désire.  Égoïsme!  Et  nous 
sommes  tous  ainsi.  (I!  verse  flans  son  verre  à  liqueur  le  rhum  de 
la  soucoupe  avec  grand  soin.) 

MADAME    DARXOT 

Pas  le  moins  du  monde.  J'aime  ma  petite  fille  pour 
elle-même. 

CHAMBALOT 

Erreur!  Vous  fabriquez  une  jeune  personne  à  l'image 
de  votre  idéal  littéraire.  Gela  vous  distrait.  Vous  ne 
vous  préoccupez  guère  de  prévoir  si  cet  idéal  lui  pro- 


5o  LES    MOUETTES 

diguera  les  félicités,  ou  les  chagrins...  Egoïsme...  Vous 
lui  conférez  des  sentiments  de  noblesse...  A  vingt  ans, 
elle  souffrira  de  rencontrer  partout  la  bassesse,  le  men- 
songe, ou  la  brutalité  de  ses  semblables.  Peut-être 
vous  reprochera-t-elle  de  l'avoir  trompée  sur  la  vie  qui 
la  terrassera?  Vous  l'aurez  aimée  pour  vous,  non  pour 
elle. 

MADAME    DARXOT 

Que  faire  alors  ? 

CHAMBALOT 

Je  n'en  sais  rien  ! 

MADAME    DARXOT 

Mais  vous  êtes  un  homme  affreux. 

CHAMBALOT 

Croyez-vous  ? 


SCENE   XIII 
Les  Mêmes.  ADRIENNE,  YVONNE. 

ADRIEXXE 

A  quelle  heure  va-t-il  rentrer?...  Tu  n'as  rien  oublié 
de  ce  qu'il  emporte  d'habitude? 

YVONNE 

Non...  non...  Il  atout.  Il  a  sa  bonbonnière  avec  ses 
pilules  de  strychnine. 


LES    MOUETTES  5l 

CHAMBALOT 

De  la  strychnine? 

YVONNE 

Oui...  de  la  strychnine.  Ghaqne  fois  qu'il  se  hâte 
ainsi,  il  veut  atteindre  le  maximum  de  la  vitesse...  Et 
son  cœur,  le  soir,  devient  faible,  faible... 

ADRIENNB 

Il  assure  que  ce  n'est  rien. 

YVOXNE 

Oh!...  tout  de  même!...  Et  quand  je  le  vois  partir, 

c'est  pour  moi  Ulie   angoisse...  (Elle  réprime  un  sanglot.) 
ADRIENNE 

Qu'as-tu?... 

YVONNE 

Il  faut  que  sa  A7ie  change,  que  sa  vie  change.  (Elle  tombe 
la  tête  dans  les  mains  sur  la  table.) 

CHAMBALOT 

Nous  essayerons  de  la  changer. ..  Et  avant  peu...  Que 

ces  dames  veuillent  seulement  m'aider.  (Tableau.  —  Les  quaire 
femmes  le  regardent  avec  espoir.  —  Chambalot  vide  son  verre  d'un 
trait  pendant  que  le  rideau  tombe.) 


RIDEAU 


ACTE  II 

SCÈNE  PREMIÈRE 
CHAMBALOT,  ANNE-MARIE. 

ANNE-MARIE,  que  Chambalot  caresse. 

Je  voudrais  rester  comme  ça  tout  le  temps...  C'est 
du  bonheur. 

CHAMBALOT 

Mignonne,  écoute-moi  :  si  tu  m'aimes...  Tu  m'aimes? 
Oui...  Eh  bien,  si  tu  m'aimes...  (A  voix  basse)  dépêche-toi 
d'essuyer  mes  bottines  avant  qu'on  entre.  (Anne  Marie  se 
précipite,  retrouve  la  serviette  qu'elle  a  déposée  sur  une  chaise  et  se 
met  à  genoux.)  Cette  ailreuse  route  n'était  que  poussière... 
Frotte  fort,  allons...  hardi...  Eh!  eh...  tune  vois  donc 
pas  que  tu  salis,  là.  Mais  il  y  a  du  noir  sur  ton  tor- 
chon, bête...  Voilà  mes  bottines  tachées,  maintenant. 
(furieux.)  Si  tu  crois  que  c'est  drôle! 


54  LES    MOUETTES 

ANNE-MARIE 


Je  ne  savais  pas. 


CHAMBALOT 


Il  fallait  savoir,  imbécile!...  Tu  ne  vas  pas  pleurer, 
maintenant.  Arrête  le  déluge!  Où  donc  flotte  l'arche 
de  Noé  que  je  t'y  fourre.  Approche  :  je  t'embrasserai. 

ANNE-MARIE 

Pour  ça,  non.  Non.  Monsieur  se  montre  trop  méchant 
avec  moi  ! 

CHAMBALOT 

Allons,  petite  chérie,  ne  te  fâche  pas... 

ANNE-MARIE 

Si  je  m'étais  plainte  à  madame  quand  vous  m'avez 
poursuivie,  la  première  fois,  il  y  a  quinze  jours. 

CHAMBALOT 

A  quoi  bon?  Mme  Kervil  m'eût  fait  une  scène... 
Chacun  eût  appris  l'aventure.  Et  puisque  chacun  a 
des  idées  toutes  simples  sur  la  vertu  des  soubrettes, 
la  voix  publique  t'accuserait  maintenant  de  m'avoir 
séduit  par  tes  vices.  Et  du  reste,  la  malice  de  tes 
yeuN  m'encourageait. 

ANNE-MARIE 

Par  exemple!...  Vous  avez  été  le  plus  fort,  une 
minute  ,...  voilà  tout. 

CHAMBALOT 

Et  depuis?    Le  badinage   te  fut    agréable,    il    me 


LES    MOUETTES  55 

semble.  Enfin,  si  je   ne   m'abuse,  tu   avais  rendu  très 
heureux  un  autre  gaillard,  pour  le  moins,  avant  moi... 

ANNE-MARIE 

C'est  mon  fiancé,  d'abord.  Je  ne  pourrai  pas  lui 
mentir.  Alors,  il  ne  me  voudra  plus  en  mariage... 

CHAMBALOT 

Ton  fiancé  n'a  rien  à  voir  là-dedans!  11  est  marin, 
n'est-ce  pas?  Tu  me  l'as  dit.  Il  navigue  dans  l'espoir  de 
te  retrouver  gentille,  avenante,  fidèle...  Je  connais 
déjà  ton  âme...  Tu  ne  détruirais  pas  cet  espoir...  Au 
lieu  de  te  chagriner  par  une  confession  inutile,  tu  lui 
farderas  la  vérité,  comme  il  convient. 

ANNE-MARIE 

Non;  je  ne  pourrai  pas... 

CHAMBALOT 

Tant  pis  pour  toi  !  Tant  pis  pour  lui  ! 

ANNE-MARIE 
Tout  ce  que  vous  dites  est  méchant. 

CHAMBALOT 

Tu  me  parais  bien  triste...  Écoute.  Je  t'emmènerai. 
Tu  voyageras  dans  toutes  les  villes  avec  moi.  Et  si 
tu  es  sage,  je  t'achèterai  des  toilettes  très  jolies.  Je 
ferai  de  toi  ma  belle  gouvernante  à  cent  francs  de 
gages  par  mois.  Veux-tu? 

ANNE-MARIE 

Non,   je   ne   vous  suivrai  pasAVous   êtes  un  sans- 


56  LES    MOUETTES 

cœur!...  un  sans-cœur  !...    Elle  se  tamponne  les  yeux  avec  son 
mouchoir.) 

CHAMBALOT,  comme  s'il  se  parlait  à  lui-même  et  regardant  le  vide. 

Sans  cœur?  Oui.  Que  veux-tu?  Trop  de  femmes 
ont,  pour  moi,  trahi  des  époux  dévoués,  des  amants 
passionnés  sans  motif,  pour  la  satisfaction  de  tromper, 
ou  la  gloire  d'être  les  intimes  d'un  homme  qui  les  pro- 
mène en  automobile...  un  homme  riche  d'apparence. 

ANNNE-MARIE 

Alors,  pour  vous,  je  suis  pareille  à  toutes  les  men- 
teuses que  vous  avez  connues? 

CHAMBALOT 

A  quoi  bon  récriminer?  Le  mieux  est  encore  de 
saisir  la  joie  de  l'instant.  Tout  à  l'heure  tu  te  plaisais 
dans  mes  bras  !  Ose  dire  que  non...  Reviens,  ma  petite 
Anne-Marie.  Ici.  Ici,  mignonne...  Allons,  ici!   Obéis! 

ANNE-MARIE  se  laisse  attirer  par  le  tablier. 

Oh,  sans  cœur...  Monsieur  est  sans  cœur. 

CHAMBALOT,  qui  la  serre  contre  soi,  triomphant. 

Voilà  ce  qu'on  appelle  une  petite  fille  agréable... 
Qu  as-tu? 

ANNE-MARIE,  entendant  du  bruit. 
On  vient... 

CHAMBALOT 

Et  puis  après?... 

(Elle  se  débat  et  s'enfuit.  | 
ANNE-MARIE 

Laissez-moi.  je  vous  dis... 


LES    MOUETTES  OJ 

CHAMBALOT 

Tu  te  sauves?...  Ah!  petite...  petite...  tu  n'as  pas  le 

courage  de  tes  opinions. 


SCENE    II 
CHAMBALOT,  ADRIENNE. 

ADRIENNE,  un  livre  à  la  main. 

Ah  !  ah  ! 

(Elle  fait  des  mines  moqueuses. 

CHAMBALOT 

De  quoi  ? 

ADRIENNE 

Soyez  tranquille,  je  n'aurai  rien  vu. 

CHAMBALOT 

Mais,  je  ne  me  cache  pas. 

ADRIENNE 

En  effet  ! . . .  Vous  poursuivez  les  femmes  de  chambre? 

CHAMBALOT 

Ce  ne  sont  pas  seulement  des  goûts  ancillaires. 
Quand  je  m'installe  clans  un  pays,  je  goûte  toujours  aux 
vins  de  l'endroit,  aux  pâtisseries  indigènes,  aux  plais 
régionaux.  Je  tue  et  mange  de  son  gibier.  Je  recherche 

les  bonnes  grâces  de  ses  filles.  Celles-ci  me  donnent. 


58  LES    MOUETTES 

par  leur  langage,  leurs  gestes,  leurs  mœurs  et  leur  ma- 
nière d'aimer,  une  impression  générale  du  terroir,  une 
impression  qui  persiste 

ADRIEXXE,  s'asseyant  et  ouvrant  sou  livre. 
L'amour  aide-mémoire  ! 

CHAMBALOT 

Précisément.  Que  j'oublie  le  chiffre  de  la  production 
annuelle  du  sarrasin,  chose  utile  à  connaître,  je  me 
dirai  :  Anne-Marie,  la  jolie  bouche  large  et  très  rouge, 
les  taches  de  rousseur  autour  des  yeux,  la  nuque 
hàlée...  2.870.92-  hectolitres  de  sarrasin. 

ADRIEXXE 

Quel  homme  ingénieux!  Vous  tirez  parti   de  tout. 

CHAMBALOT 

C'est  ma  force !...  Tenez!...  Avant  moi,  les  gens  d'ici 
laissaient  perdre  le  varech  sur  les  grèves.  De  ces 
végétaux,  aujourd'hui,  mes  usines  extraient  les  médi- 
caments qui  soulagent  l'humanité  souffrante... 

ADRIEXXE 

A  la  bonne  heure,  ça! 

CHAMBALOT 

Mais  oui,  on  se  fait  des  idées  fausses  sur  les  gens... 
Par  exemple,  quoi  qu'on  en  dise,  la  Bretonne,  outre  sa 
peau  douce... 

ADRIEXXE 

Je  n'en  doute  pas... 


LES    MOUETTES  DQ 

CHAMBALOT 

Cela  signifie-t-il  que  vous  connaissez  aussi  1rs  appas 
des  Bretons? 

ADRIENNE 

Non;  mais  je  ne  doute  pas  que  vous  n'ayez  le  dessein 
de  me  dire  les  inconvenances  de  vos  aventures;  et  je 
n'y  tiens  guère... 

CHAMBALOT 

Voyons  :  vous  n'allez  plus  à  l'école  chez  les  sœurs... 

ADRIENNE 

J'ai  horreur  de  ces  histoires  qui  semblent  établir  tout 
de  suite  entre  celui  qui  les  conte  et  celle  qui  les  écoute 
une  complicité  préalable  pour  un  vice  prochain. 

CHAMBALOT 

N'ayez  crainte.  Détestant  la  rengaine  sentimentale 
et  littéraire,  je  ne  recherche  pas  les  femmes  du  monde. 
Aussi,  je  ne  me  suis  jamais  proposé  de  vous  faire  la 
cour,  moi... 

ADRIENNE 

Je  l'espère  bien! 

CHAMBALOT,  malicieux. 

Vous  quêtez  une  déclaration  (Geste  d'Adrienne  pour  me 
rabrouer  ensuite.  Pas  si  bête...  Jules  Chambalot  ne 
commet  pas  de  ces  bévues.  Il  n'ignore  pas  que  la  place 
est  prise...  Mais  oui...  La  place  est  prise...  Bon  :  jouez- 
moi  l'étonncment.  Demandez-moi  le  nom  avec  une  moue 
d'ironie  qui  vous  prêtera  la  mine  de  croire  à  une  pla  Lsan- 
terie.  Vous  riez.  Tant  mieux-!... 


Go  LES     MOUETTES 

ADRIEN  XE 

Il  faut  que  je  rie.  si  je  ne  me  fâche  pas...  Vous  êtes 
comique. 

CHAMBALOT 

Certainement,  mais  aussi  perpicace  et  franc.  C'est  le 
secret  de  mon  pouvoir  sur  les  hommes,  sur  les  femmes. 

ADRIEXXE 

Alors  elles  ne  vous  résistent  pas. 

CHAMBALOT 

Résistez  donc  à  ces  muscles-là. 

ADRIEXXE 

La  violence  ? 

CHAMBALOT 

D'abord...  Les  sentiments,  puis  la  douceur  ensuite... 

(Il  va  prendre  dans  un  coin  son  fusil  de  chasse  et  sa  cartouchière.) 

ADRIEXXE 

Et  les  pères,  les  maris,  les  gendarmes? 

CHAMBALOT 

Je  boxe  bien,  je  ferraille  mieux,  je  tire  à  la  perfec- 
tion. 

ADRIEXXE 

Voilà  pour  les  pères,  pour  les  maris...  Et  les  gen- 
darmes? 

CHAMBALOT 

Ni  filles,  ni  femmes  ne  vont  crier  leurs  mésaventures 
sur  les  toits  de  la  justice.  Leur  pudeur  me  sauve.  D'ail- 
leurs, toutes  feignent  d'avoir  cédé,  non  à  la  décision  de 


LES    MOUETTES  Gl 

mon  acte,  mais  à  la  soudaineté  de  leur  passion.  Ça  les 
h,umilie  moins.  Demandez  à  la  petite  Anne-Marie. 

ADRIENNE 

La  pauvre  enfant  ! 

CHAMBALOT 

Elle  s'oblige  à  m' aimer  un  peu,  pour  ne  pas  recon- 
naître qu'elle  succomba  sans  que  l'amour  d'abord  l'y 
eût  contrainte. 

ADRTENNE 

Et  ces  manières  brutales  ne  vous  nuisent  pas?  Vous 
gardez  toutes  vos  relations  ? 

CHAMBALOT 

Oui;  puisqu'on  suppose  que  j'ai  de  la  fortune. 

ADRIENNE 

Cela  suffit? 

CHAMBALOT 

Puisque  je  fais  le  député  socialiste  d'une  circons- 
cription avec  les  ouvriers  de  nos  usines. 

ADRIENNE 

Il  faudrait  donc  vous  tuer. 

CHAMBALOT 

Pardon  :  il  y  a  les  gendarmes  pour  mes  adversaires. 

ADRIENNE 

Vous  êtes  invulnérable. 

CHAMBALOT 

A  peu  près... 


62  LES    MOUETTES 

ADRIEXXE 

Jamais  vous  n'obtiendrez  le  bonheur  en  suscitant  la 
haine. 

CHAMBALOT 

Le  bonheur,  c'est  le  sens  du  triomphe. 

ADRIEXXE 

Non.  Pour  se  croire  heureux,  il  faut  se  sentir  aimé. 

CHAMBALOT 

G  est  à  cause  de  cela  que  vous  paraissez  heureuse? 

ADRIEXXE 

Ai-je  dit  que  j'étais  heureuse? 

CHAMBALOT 

Toute  votre  personne  crie  son  bonheur...  Quelqu'un 
vous  adore. 

ADRIEXXE 

Qu'en  savez- vous? 

CHAMRALOT 

Kervilne  vous  regarde  pas.  Il  vous  contemple...  Et. 
puis,  ce  matin,  à  quatre  heures,  vous  vous  penchiez  à  la 
fenêtre. 

ADRIEXXE 

La  mer,  à  l'aube,  valait  qu'on  l'adorât.  Vous  l'avez 
vue?  Elle  semblait  de  nacre.  Et  ce  nuage  violet  qui 
vint  barrer  la  meule  rouge  du  soleil  ! 

CHAMBALOT  , 

Vous  et  Kervil  vous  vous  penchiez  aux  fenêtres  de 


LES    MOUETTES  63 

vos  chambres  afin  de  vous  admirer  en  même  temps 
que  le  ciel...  Et  il  n'avait  pas  réveillé  sa  femme! 


SCENE   III 
Les  Mêmes,  MADAME  DARNOT 

MADAME   DARNOT 

Comment.  Adrienne  !  Je  vous  croyais  sur  la  plage 
avec  votre  fille  et  le  docteur. 

ADRIENNE 

J'écoutais  les  théories  de  M.  Chambalot  sur 
l'amour. 

MADAME    DARNOT 

M.  Chambalot  joint  à  ses  mérites  d'être  «  un  fin 
psychologue  »? 

CHAMBALOT 

Allons,  je  vous  débarrasse  de  mes  perspicacités. 

ADRIENNE 

De  vos  imaginations  tout  au  plus. 

CHAMBALOT 

Si  vous  voulez...  Permettez  maintenant  que  j'aille 
exercer  mon  adresse  ailleurs,  sur  les  goélands  qui  se 
rendront  plus  vite  à  mes  raisons  évidentes  et  ton- 
nantes. 


64  LES    MOUETTES 

ADRIENNE 

Vous  allez  encore  massacrer  ces  innocents  oiseaux 
qui  font  de  si  jolies  taches  en  l'air? 

CHAMBABOT 

Patientez  un  peu  ;  je  ne  chasserai  plus  longtemps  sur 
cette  côte. 

ADRIENNE 

Je  pensais  que  vous  resteriez  six  semaines  chez  le 
docteur. 

CHAMBALOT 

Moins  que  ça,  bien  moins.  Je  perds  mon  temps  ici, 
moi.  J'ai  le  spleen  dans  ce  nid  de  mouettes.  Cette 
bonne  Mme  Kervil  m'agace  avec  ses  jérémiades. 

MADAME    DARXOT 

Vous  n'avez  pas  fini  d'étudier  le  sérum  du  docteur? 

CHAMBALOT 

Son  sérum?...  Heu!...  Avec  les  ressources  dont  il 
dispose  il  ne  pourra  d'ici  longtemps  l'expérimenter. 

ADRIENNE 

Fournissez-lui  d'autres  moyens. 

CHAMBALOT 

11  s'en  servirait  mal.  Sa  femme  et  lui  ne  sont  que 
deux  nigauds  dans  un  trou  de  rocher.  A  toutes  mes 
observations  pratiques  ils  répondent  qu'on  les  aidera 
parce  qu'ils  vont  sauver  mille  et  mille  existences.  Mille 


LES    MOUETTES  65 

et  mille  existences  par  ici,  mille  et  mille  existences 
par  là!  Mille  et  mille  existences.  Avant  de  sauver 
mille  et  mille  existences,  ils  feraient  bien  d'en  sauver 
deux  :  les  leurs!  Au  revoir... 

(Il  s'esquive.) 

SCÈNE  IV 
ADRIENNE,  MADAME  DARNOT 

MADAME    DARNOT 

Quel  odieux  personnage!... 

ADRIENNE 

Oh!  ce  n'est  là  qu'une  sinistre  plaisanterie.  Le  cour- 
tier dénigre  les  avantages  qu'il  convoite  quand  il  veut 
les  acquérir  au  moindre  prix. 

(Elle  ouvre  un  livre,  et  s'installe  devant  la  mer.) 

MADAME    DARNOT 

Vous  restez  ici  pour  lire  cet  ouvrage  sur  la  Psycho- 
logie des  Foules  ? 

ADRIENNE 

Apparemment. 

MADAME    DARNOT 

C'est  là  ce  volume  que  vous  avez  demandé  à  votre 
libraire  de  Paris  le  soir  où  le  docteur  vous  reprocha 
de  ne  pas  instruire,  dès  maintenant,  votre  fille  sur  ces 
choses...  ces  phénomènes,  comme  il  dit? 

ADRIENNE 

Je  me  trouve  à  court  devant  les  «  pourquoi  »  de  Gil- 
berte.  Le  docteur  m'a  fait  honte. 


66  LES  MOUETTES 

MADAME  DARNOT 

Et  vous  tremblez  surtout  de  perdre  l'estime  de  votre 
ami. 

AERIENNE 

Pas  le  moins  du  monde.  Seulement  il  est  absurde  de 
s'obstiner  dans  l'ignorance.  Je  dois  l'exemple  à  Gil" 
berte. 

MADAME   DARNOT 

Vous  me  faites  rire,  ma  chère .  enfant,  vous  me 
faites  rire. 

ADRIENNE 

A  votre  aise. 

MADAME    DARNOT 

Et  pour  flatter  ce  pédant  vous  allez  enseigner  la 
psychologie  des  foules  à  une  enfant  de  treize  ans  !  Ah  ! 

là,  là. 

(Un  silence.  Adrienne  lit.  Mm*  Darnot  lire  un  carnet 
de  sa  poche,  un  crayon,  et  vérifie  ses  comptes.) 


SCENE   V 

MADAME  DARNOT,  ADRIENNE, 

GILBERTE,   KERVIL,  YVONNE,  rentrent  chargés 

d'instruments  de  pêche. 

YVONNE 

Devinez  où  nous  l'avons  découverte? 

MADAME    DARNOT 

Dans  sa  cabane  de  la  plage? 


LES    MOUETTES  67 

YVONNE 

Toute  seule...  Elle  regardait  la  mer  en  pleurant,  en 
tremblant.  Ses  dents  claquaient. 

ADRIENNE 

Pourquoi  pleurais-tu,  Gilberte? 

GILBERTE,  boudeuse  et  les  larmes  aux  yeux. 

Pour  rien...  J'étais  toute  seule.  Domino  courait 
loin,  loin,  derrière  les  oiseaux.  J'ai  eu  beau  l'appeler, 
il  n'est  pas  revenu.  Et  puis  ma  pelle  rouge  s'est  cas- 
sée... 

KERVIL 

Comme  vous,  Gilberte  me  paraît  sensible  et  suscep- 
tible. Quand  elle  s'attriste,  c'est  le  délicieux  portrait  de 
vous-même  aux  beures  de  mélancolie. 

YVONNE,  grave,  et  sévère. 

A  la  longue  l'air  marin  excite  un  peu  les  nerfs  des 
enfants  délicates. 

MADAME    DARNOT,  brusque. 

J'ai  envie  de  l'emmener  en  Touraine,  dès  maintenant? 

KERVIL 

Ne  vous  alarmez  pas  ainsi,  madame  Darnot!  En 
voilà  une  idée! 

ADRIENNE,  fort  tendre. 

Gilberte,  tu  n'as  pas  envie  de  quitter  le  docteur 
Kervil,  n'est-ce  pas? 


68  LES    MOUETTES 

GILBERTE 

Non...  J'aime  encore- mieux  ne  pas  revoir  ma  tante 
Augustine. 

ADRIEXXE 

Docteur,  vous  pouvez  être  fier...  Gilberte  adore 
L'abbesse  et  cache  même  dans  son  paroissien  un  brin 
de  chanvre  arraché  secrètement  à  la  discipline  de  cette 
sainte  personne.  Et  un  fétiche  qui  vient  de  la  tante! 

MADAME    DARXOT 

'  Je  lui  connais  un  autre  fétiche,  moi.  et  tout  aussi 
précieux.  Elle  cache,  entre  deux  pages  de  son  atlas,  la 
moitié  d'un  lys  que  M.  Kervil  cueillit,  dimanche, 
dans  le  jardin. 

YVONNE,  ironique. 

Vraiment?...  Et  l'autre  moitié? 

GILBERTE,  vivement. 

Je  l'ai  donnée  à  mère  pour  son  calepin. 

MADAME    DARXOT 

Ah: 

Embarras  général.) 
ADRIEXXE.   hautaine  et  vexée. 

Ces  lys  gardent  longtemps  leur  parfum  violent  que 
j'aime  respirer.  Dès  que  j'en  puis  avoir,  j'en  fais  sécher 
ainsi  des  morceaux. 

KERVIL 

Je  vous  assure,  madame  Darnot  :  je  n'ai  rien  noie 


LES    MOUETTES  Go, 

d'insolite  dans  la  santé  de  votre  petite-fille.  Elle  peut 
fort  bien  demeurer  ici...  Pour  vous  plaire,  nous  lui 
prescrirons  un  calmant. 

ADR1ENNE 

N'est-ce  pas? 

YVONNE,   hostile. 

Les  calmants  ordinaires  n'ont  pas  beaucoup  d'effet 
sur  les  enfants  arthritiques  et  nerveuses,.. 

KERVIL 

Si  tu  l'affirmes! 

ADRIENNE,  impatiente. 

Yvonne  veut  jouer  à  la  doctoresse...  Elle  est  tout  à 
fait  drôle...  (Un peu  hargneuse.)  Tout  à  fait  drôle... 

YVONNE,  ofTensée. 

Tant  que  ça? 

(Silence.) 
MADAME   DARNOT 

A  vivre  avec  la  pensée  de  son  mari,  comme  elle  vit, 
Yvonne  doit  apprendre  bien  des  choses. 

KERVIL. 

Elle  s'assimile  surtout  des  vérités  théoriques.  Dans 
la  pratique  je  lui  dame  le  pion. 

(II  essaie  de  rire.) 
ADRIENNE 

Je  le  crois  facilement. 

YVONNE 

Ceci  n'est  pas  de  moi,  mais  de  lui  :  il  conseille  les 


^O  LES    MOUETTES 

lotions  à  l'eau  do  Cologne  pour  apaiser  les  crises  de 
nerfs. 

KERVIL 

En  effet... 

MADAME   DARNOT 

Viens,  Gilberte,  nous  allons  te  parfumer  vigoureuse- 
ment. Adrienne,  vous  ne  montez  pas? 

GILBERTE 

Mais  je  veux  retourner  à  ma  cabane.  Le  docteur  a 
promis  de  me  montrer  une  bataille  de  crabes  dans  le 
bas-fond,  quand  la  mer  se  sera  retirée. 

ADRIENNE 

Nous  redescendons  aussitôt. 

GILBERTE 

Alors,  boup,  au  galop! 

KERVIL 

Mme  Darnot!...  Elle  n'a  pas  l'air  malade,  cette  enfant- 
là! 


SCENE  VI 
YVONNE,  KERVIL 

YVONNE 

Tu  dis  cela  parce  que  tu  crains  de  la  voir  s'éloigner, 

de  les  voir  s'éloigner. 


LES    MOUETTES  JI 


Comment  ? 

YVONNE 


Pourquoi  donc  exiger  des  réponses  que  tu  connais 
avant  que  j'aie  remué  les  lèvres? 

KERVIL 

Cela  signifie-t-il  que  tu  me  juges  capable  de  compro- 
mettre la  santé  de  Gilberte  dans  l'intention  de  conserver 
ici  trois  pensionnaires  avec  leur  argent  qui  nous  per- 
met de  satisfaire  quelques  fournisseurs? 

YVONNE 

Tais-toi.  Tu  dissimules  sans  courage. 

KERVIL 

Je  ne  saisis  pas. 

YVONNE 

Tu  te  dérobes,  comme  si  j'étais  une  autre,  une  étran- 
gère... une  qui  ne  saurait  pas,  ou  qui  n'oserait  pas  dire 
la  vérité...  Tu  te  dérobes  toujours,  maintenant...  Tu 
m'échappes.  Oui,  tu  m'échappes. 

KERVIL 

J'ignorais  que  je  fusse  captif,  tant  la  prison  me  con- 
venait. 

YVONNE 

Oui  !  marivaude  ! ...  Ce  qui  fut  en  toi  de  bon,  de  franc. 
de  noble,  ce  qui  te  fit  m' épouser  orpheline  et  pauvre, 


72  LES    MOUETTES 

cette  grandeur  de  ton  caractère,...  cela  s'échappe  de  toi. 
de  nous. 

KEIIVIL 

Où  vas-tu  chercher  toute  cette  histoire? 


Dans  nos  vies. 
Dans  nos  vies? 


YVONNE 


KERVIL 


YVONNE 


Tu  me  comprends...  Je  suis  persuadée  que  tu  me 
comprends.  Si  tu  changeais,  mon  Dieu...  si  tu  chan- 
geais ! 

KERVIL 

Qu'y  a-t-il  de  modifié? 

YVONNE 

Tout!...  Tes  inquiétudes  l'emportent  sur  ton  affec- 
tion. Tes  inquiétudes!...  Peut-être  le  besoin  d'un  autre 
avenir. 

KERVIL 

Nous  avons  des  motifs  d'anxiété.  Mes  expériences 
n'avancent  pas  aussi  vite  que  le  souhaite  Chambalot. 

YVONNE 

Pourquoi  celui-là  nous  a-t-il  découverts?  Cet 
homme  qu'on  pourrait  croire  venu  d'une  autre  patrie, 
d'un  pays  barbare,  tant  il  parle  une  langue  étrangère, 
tant  il  blesse  tous  nos  sentiments!...  C'est  lui  qui  t'a 
changé...  lui,  l'intrus! 


Les  mouettes  j3 

KERVIL 

Tu  fais  bien  de  l'honneur  à  ce  gros  garçon? 

YVONNE 

Sa  mauvaise  malice,  je  le  sens  bien,  m'épie  sans  cesse, 
et  me  raille  en  silence.  Son  œil  est  le  même  quand  il 
me  regarde  et  quand  il  vise  le  vol  des  mouettes  au 
ciel.  Depuis  qu'il  te  domine,  tu  songes  uniquement 
au  malheur. 

KERVIL 

Mais  non,  mais  non!...  Il  ne  m'inspire  pas  tant!  Ce 
n'est  pas  lui  qui  me  contraint  d'interrompre  mes  tra- 
vaux du  soir,  mais  cette  lassitude  invincible. 

YVONNE 

Je  t'assure  que  son  influence  te  transforme.  Aujour- 
d'hui tu  me  dissimules  ton  mal.  Avant  tu  ne  me  cachais 
pas  même  cela.  Tu  as  pitié  de  mes  craintes  comme  si 
je  n'étais  plus  toi-même.  Car  pour  soi-même  on  a  de 
la  clairvoyance  secrète.  Je  ne  suis  plus  toi  puisque  tu 
m'épargnes  tes  appréhensions. 

KERVIL 

En  voilà  des  subtilités  ! 

(11  range  des  flacons  étiquetes  dans  une  vitrine.) 

YVONNE 

Autrefois,  quand  tu  étais  content,  tu  ouvrais  la 
fenêtre  du  laboratoire,  lu  criais  :  «  Yvonne!  Yvonne!  » 
J'accourais.  Tu  m'instruisais  de  tout.  Maintenant,  tu 
n  appelles  plus  que  M.  ChambaloL 

5 


-\  LES  MOUETTES 


KERVIL 


YVONNE 


KERVIL 


Ghambalot  et  toi  ! 
Un  de  trop  ! 
Yvonne  ! 

YVONNE 

Tu  as  beau  m'embrasser.  me  serrer  contre  toi,  c'est 
mon  corps  que  tu  affectes,  par  compassion,  de  désirer. 
Ce  n'est  plus  mon  àme  que  tu  visites  avec  transport. 
Mon  àme!  Tu  la  connais  trop,  comme  notre  vieille 
maison  où  les  murs  se  fendent  et  où  les  peintures 
s'écaillent...  D'ailleurs,  tu  n'estimes  plus  notre  Breta- 
gne. Tiens,  ce  M.  Ghambalot  a  brûlé  notre  fauteuil  de 
Vannes  où  nous  nous  asseyions  à  deux,  dans  le  temps. 
Ça  ne  t'a  rien  fait?... 

KERVIL 

Voilà,  pour  une  si  grande  querelle,  une  très  petite 
cause.  Réfléchis.  Chambalot  lancera  «  le  tonique  de 
Kcrvil  »  !  Il  nous  assurera  l'aisance. 

YVONNE 

Si  ça  se  pouvait  ! 

KERVIL 

Nous  n'aurions  plus  qu'à  nous  chérir? 

YVONNE 

Tu  m'appartiendrais? 

KERVIL 

Est-ce  que  je  ne  t'appartiens  [i;i>? 


LES    MOUETTES  ^O 

YVONNE 

Non...  Tu  me  prêtes  des  instants.  Tu  ne  me  donnes 
pas  ta  vie.  Tu  me  prêtes  tes  instants  de  loisir  comme 
tu  les  prêtes  à  Gilberte  ;  et  tu  m'en  prêtes  moins  qu'à 
la  magnifique  Adrienne ! 

KERVIL 

Tu  es  jalouse  d'Adrienne  Darnot? 

YVONNE 

Souvent,  d'ici,  je  t'aperçois  sur  la  falaise  avec  elle. 

KERVIL 

Avec  sa  belle-mère  et  sa  fille. 

YVONNE 

Adrienne  et  toi  vous  courez  devant...  Vous  escaladez 
les  rochers.  Les  deux  autres  vous  rejoignent  quand 
elles  peuvent. 

KERVIL 

Que  soupçonnes-tu? 

YVONNE 

Rien,  ma  foi.  Seulement  Adrienne  te  distrait  de  les 
ennuis  que  ma  présence  ne  dissipe  plus.  Auprès  d'elle 
tu  es  jeune,  et  joyeux;  auprès  de  moi.  triste  et  obsédé. 

KERVIL 

Je  ne  puis  cependant  pas  l'entretenir  d'échéances, 
d'hypothèques  ni  de  traites  à  quatre-vingt-dix  jours. 

YVONNE 

Tu  pourrais  parfois  aborder  d'autres  sujets  de  cau- 
serie entre  nous. 


j6  Les  Mouettes 

KERVIL 

Tu  ne  te  rappelles  que  les  ] lires  moments...  Les  bon- 
nes heures  n'ont  aucune  place  dans  ta  mémoire... 

YVONNE 

J'envie  cette  Adrienne.  Elle  possède  tout  ce  qu'il  te 
faut  :  la  richesse  nécessaire  à  tes  expériences,  la  beauté 
qui  me  fuit,  les  relations  qui  t'aideraient.  Elle  possède 
tout.    Que  je  voudrais  devenir  elle-même. 

KEUVIL 

Alors  tu  ne  te  soucierais  guère  de  moi!  Une 
Parisienne  mêlée  aux  gens  de  la  politique  et  des  arts, 
une  femme  qui  a  son  coupé,  ses  chevaux,  qui  s'habille 
rue  de  la  Paix,  ne  s'occupe  pas  d'un  obscur  médecin 
de  la  marine,  sans  le  sou,  maniaque,  au  bout  de  la 
Bretagne. 

YVONNE 

Elle  t'admire  avec  mes  yeux. 

KERVIL 

Pour  te  complaire,  en  personne  très  courtoise. 

YVONNE 

Ecoute  :  l'autre  jour,  je  lui  parlais  de  la  fièvre 
jaune  à  bord  du  Siircouf  et  dans  les  hôpitaux  de  la 
Yera-Cruz.  Lorsque  je  lui  lus  la  lettre  du  Ministre  et 
les  remerciements  officiels,  pour  avoir  arraché  tant 
d'existences  à  la  mort,  malgré  ton  propre  mal,...  elle 
est  devenue  toute  blême  d'émotion. 

KEUVIL 

Quel  poème  ! 


LES    MOUETTES  " 

YVONNE 

Elle  a  blêmi,  je  te  jure  qu'elle  a  blêmi...  Elle  a 
blêmi! 

KERVIL,  précipitamment. 

Dans  quel  état  tu  te  mets...  Et  pour  rien...  Yvonne. 

YVONNE 

Ta  préférence  est  naturelle.  Je  m'habille  modeste- 
ment, parce  qu'il  convient  d'économiser,  parce  que 
j'observe  aussi  les  règles  de  la  religion.  Notre  cou- 
sine doit  te  plaire  mieux  avec  ses  vingt  robes  neuves! 

KERVIL 

Yvonne,  espères-tu  me  convaincre  d'ingratitude 
envers  toi,  de  lâcheté?  Tu  m'iusultes  en  ce  moment! 
Tu  m'insultes  ! 

YVONNE 

Je  ne  te  reproche  rien,  je  t'avertis  seulement  de 
mes  appréhensions.  Songe  que  je  t'aime,  moi,  que  je 
t'aime,  moi! 

KERVIL 

Nous  nous  aimons. 

YVONNE 

Je  le  crois  encore...  Pense  aussi  que  me  voilà  dans 
tes  mains, pauvre,  faible...  Cela  seulement  me  rassure  ; 
car  tu  es  trop  généreux  pour  m'abandonner  dans  une 
pareille  détresse... 

KERVIL   va  regarder  à  la  lumière  des  tubes  à  demi  pleins  de  liquide. 
T'abandonner? 


;S  les    MOUETTES 

ITVONWB 

Je  sais  bien  que  tu  ne  te  sauveras  [tas.  Je  désire 
aussi  que  tu  ne  m'abandonnes  pas  moralement...  El  je 
ne  veux  pas  que  M.  Chambalot  te  change...  Situ  chan- 
geais; mon  Dieu  !...  Si  tu  changeais... 

KERVIL.  feuilletant  un  codex. 
Ce  pauvre  Chambalot  n'a  pas  tant  de  pouvoir. 

YVONNE 

Comme  je  souhaiterais  d'être  injuste  quand  je  me 
plains  de  ta  froideur. 

KERVIL  . 

Tu  l'es  puisque  je  t'ai  préférée  à  mes  amis,  à  mes 
parents  qui  me  reprochent  mon  indifférence.  J'ai 
voulu  vivre  pour  toi  seule.  Et  en  sacrifiant  mes  amis, 
j'ai  sacrifié  les  auxiliaires  précieux  de  notre  ambition. 
Chambalot  prétend  que  tous  deviennent  aujourd'hui 
mes  adversaires. 

YVONNE 

X'écoute  pas  ce  Chambalot.  Tes  amis,  c'est  ton 
intelligence  et  ton  caractère. 

KERVIL 

Alors,  Yvonne...  tout  va  bien.  Soyons  gais. 

YVONNE 

Ma  joie,  la  voici  toute  puisque  tu  me  ris  et  que  je  te 
tiens  dans  mes  bras,  (lis s'embrassent.)  Depuis  que  ces 
gens-là  sont  ici.  nous  n'avons  [tins  le  loisir  de  nous 
plaire. 


LES    MOUETTES  "/_) 

K EU VIL 

Si  l'on  nous  surprenait! 

YVONNE 

Nous  découvrir  enlacés  en  plein  jour  tous  deux 
après  huit  ans  de  mariage?  Qu'en  penseraient  ton 
Adrienne  et  ton  Ghambalot  ! 

KERVIL 

Celui-lâ  vit  pour  triompher  des  autres,  nous  vivons 
pour  nous  satisfaire  de  nos  âmes. 


SCENE    Vil 

Les  Mêmes,   ANNE-MARIE 

ANNE-MARIE 

Il  y  a  du  monde,  à  la  consultation. 

KERVIL 

Déjà  trois  heures;  et  j'ai  deux  visites  à  faire,  l'une 
chez  le  charron,  l'autre  chez  la  mère  Kardenec.  Par- 
donne-moi, Yvonne,  nous  n'appartenons  pas  seulement 
à  notre  joie. 

YVONNE 

Va,  tu  peux  t' éloigner...  Tu  ne  me  quittes  pas. 

KERVIL 

Vrai? 

YVONNE 

Vrai  ! 

il  sort. 


8o  LES    MOUETTES 

SCENE  VIII 
YVONNE,   ANNE-MARIE 

YVONNE 

Il  y  a  là  plusieurs  personnes? 

ANNE-MARIE 

Un  monsieur  que  je  ne  connais  pas...  Un  touriste 
qui  a  un  bandeau  sur  l'œil,  et  puis  le  facteur,  à  cause 
de  son  pied...  Ma  tante  Marianne  attend  aussi.  Je  lui 
ai  pris  deux  poulets  au  même  prix  que  la  dernière 
fois...  Et  ce  qu'elle  a  bonne  mine! 

YVONNE 

Voilà  tout  de  même  la  septième  malade  que  le  sérum 
guérit. 

ANNE-MARIE 

Le  pays  en  parle!  C'était  un  fantôme  cette  femme-là, 
au  printemps. 

YVONNE 

Bientôt,  le  docteur  sauvera  des  milliers  d'existences; 
vous  entendez,  Anne-Marie  :  des  milliers,  des  milliers 
d'existences  ! 

ANNE-MARIE 

Il  travaille  tant  !  Ma  tante  me  le  disait  tout  à  l'heure  : 
il  devrait  bien  se  servir  de  sa  drogue.  Ça  lui  remet- 
trait du  sang  aux  joues.  11  a  l'air  quasi-mort!... 


LES    MOLETTES  8l 

YVONNE 

Quasi-mort? 

ANNE-MARIE 

Oh!...  Marianne,  elle  est  bête.  Elle  parle  comme  ça 
sans  retenir  sa  langue. 

YVONNE 

Le  docteur  vous  paraît  souffrant? 

ANNE-MARIE 

11  n'a  pas  bon  teint,  pour  sûr...  Monsieur. 


SCÈNE   IX 

Les  Mêmes,  GILBERTE,   ADRIENNE 
MADAME  DARNOT 

GILBERTE 

Je  sens  joliment  bon.  Respirez!...  Où  est  mon  doc- 
teur? 

YVONNE 

Chez  les  malades  ! 

GILBERTE 

Il  ne  va  pas  venir  à  la  plage  avec  nous?  Et  ma 
bataille  de  crabes? 

YVONNE 

Il  vous  rejoindra  dans  une  demi  heure,  après  sa 
consultation. 

ADRIENNE 

Allez  devant,  vous  deux.  Moi,  je  l'attends.  Je  vous 
l'amènerai  dès  qu'il  sera  libre.  Yvonne,  tu  permet 
que  je  l'attende  près  de  toi? 


8a  LES  MOUETTES 

YVONNE 
Si  tu  veux. 

MADAME    DARNOT 

Vous  ne  craignez  pas  d'être  indiscrète. . .  Madame  Ker- 
vil  a  peut-être  sa  maison  à  surveiller. 

G1LBERTE 

Viens,  petite  mère,  nous  verrons  si  le  flot  recule. 

ADRIENNE 

Ce  n'est  pas  encore  l'heure! 

MADAME   DARNOT 

A  votre  grc. 

GILBERTE 

Domino  !    Domino...    Domino...     Quel   chien!..     Il 
guette  encore  les  poules. 

YVONNE 

A  tantôt. 


SCENE  X 
ADRIENNE,  YVONNE 

Yvonne  prend  une  serviette  qu'elle  9e  meta  rapiécer...  Aérienne  tire  de 
son  réticule  le  livre,  et  elle  se  dispose  à  lire...  Mais  au  bout  de  peu 
d'instants  elle  lève  les  yeux,  s'agite,  regarde  dans  la  direction  de  la  rlife, 
va  jusqu'à  la  fenêtre,  épie  et  revient.  Yvonne  taille  et  coud  attentivement. 

ADRIENNE 

Ton  mari  n'a  pas  un  moment  de  repos.  Tout  à  l'heure 
il  se  réjouissait  de  cette  promenade... 


LÉS    MOUETTES  83 

YVONNE 

Et  le  voilà  près  d'un  agonisant,  dans  une  chambre 
triste. 

ADRIENNE 

Je  me  représente  l'endroit.  Gela  sent  le  cidre  aigre, 
le  beurre  rance.  Une  femme  en  bonnet  de  nuit,  et  qui 
ressemble  à  un  homme  déguisé,  le  harcèle  de  questions 
absurdes. 

YVONNE 

Elle  demande  qu'il  prescrive  la  potion  la  moins 
chère... 

ADRIENNE 

Un  enfant  crie  dans  les  loques  du  berceau  ;  et  les 
poussins  se  réfugient  sous  le  buffet. 

YVONNE 

C'est  bien  cela...  c'est  bien  cela... 

ADRIENNE 

Il  restera  longtemps? 

YVONNE 

Chez  les  pauvres,  il  n'aime  pas  écourter  ses  visites. 

ADRIENNE 

Et  il  s'accuse  toujours  de  mesurer  son  temps  au  peu 
d'argent  qu'il  reçoit  d'eux! 

YVONNE 

Quand  il  en  reçoit. 


8£  LES    MOUETTES 


ADRIENNE 


Dans  quelques   semaines  il   terminera   L'affaire   du 
sérum.  Enfin  il  tiendra  la  tranquillité,  le  repos. 


YVONNE 


Grâces  à  Dieu,  tu  plaides  ardemment  notre  cause 
auprès  de  M.  Ghambalot,  toi,  la  seule  personne  que  ce 
parfait  cynique  écoute  un  peu.  Quelle  reconnaissance 
nous  te  devrons. 


ADRIENNE 

Rien  du^tout.  D'abord,  ton  mari  et  toi,  je  vous  aime 
de  grand  cœur. 

YVONNE,  ironique. 

Je  m'en  doute...  Dis-moi  :  Comment  ta  fille  avait-elle 
passé  la  nuit? 

ADRIENNE 

Pas  très  bien. 

YVONNE,  après  un  grand  soupir. 

Je  préfère  te  l'avouer  :  mon  mari  pense  qu'un  autre 
climat  conviendrait  mieux  à  l'enfant. 

ADRIENNE,  très  émue. 

Comment? 

YVONNE 

Réfléchis.  Le  père  de  Gilbert e  fut  victime  d'un  mal 
nerveux  analogue  à  celui  qui  semble  poindre  en  elle. 

ADRIENNE 

Tu  m'effrayes  à  plaisir, 


LES    MOUETTES  85 

YVONNE 

Non...  Non... 

ADBIENNE,  éperdue. 

Faudrait-il  donc  que  je  te  laisse  ici,  ma  pauvre 
Yvonne,  au  milieu  de  tous  ces  ennuis  sans  pouvoir  les 
alléger. 

YVONNE 

Tu  os  trop  bonne,  Adrienne  i  La  santé  de  ta  fille  avant 
tout. 

ADRIENNE,  timidement. 

Si  je  l'envoyais  en  Touraine  avec  ma  belle-mère? 
Moi,  je  demeurerais  encore  auprès  de  vous,  quelque 
temps. 

YVONNE,  indignée. 

Tu  abandonnerais  Gilberte  malade...  Oh!  non,  ma 
chère.  Je  n'accepterais  pas  un  tel  sacrifice... 

ADRIENNE,   plus  hardie. 

Mme  Darnot  l'adore...  Elle  la  soignera,  mieux  que  je 
ne  saurais  le  faire. 

YVONNE,  sérieuse. 
\jme  Darnot  n'est  plus  très  jeune. 

ADRIENNE,  irritée. 

Tu  trouves? 

Yvonne,  ferme. 

L'âge  est  l'âge.  Fatalement  ses  propres  douleurs  l'oc 
cuperont  beaucoup. 

ADRIENNE.  brusque  et  véhémente. 

Pas  autant  que  tu  le  veux  croire, 


86  I  i:s    MOUETTES 

YVONNE,    très  froide. 
EtGilberte?  Le  chagrin  delà  séparation  augmentera 
sa  fièvre?  Jean    te  dira  combien  le  moral  de  ta  fdle, 
sa  sensibilité,  si  frêle,  réclament  d'attention. 

Un  silence.) 
ADRIENNE,  sournoise. 

Es-tu  bien  sûre  que  lui  aussi  me  conseillera  de  partir? 

YVONNE,  dure. 

Il  accomplira  son  devoir. 

ADR1ENNE 

Sans  douté,  il  accomplira  son  devoir...  Ah!  vous 
quitter  brusquement,  comme  ça...  Et  j'aurais  pu  vous 
devenir  utile?... 

YVONNE 

Je  m'arrangerai  toujours...  J'ai  pris  coutume  de  sur- 
monter les  difficultés. 

ADRIENNE 

Tu  sais  :  Je  reste  à  votre  disposition...  Entre  cou- 
sines... Dis  un  mot  et... 

YVONNE,  hautaine. 

Je  te  remercie...  Mais...  non...  J'ai  déjà  trop  à  te 
devoir. 

ADRIENNE 

Pardonne-moi  si  je  fus  indiscrète,  si  je  t'ai  blessée 
sans  le  vouloir. 

YVONNE 

Pas  du  tout...  pas  du  tout... 


Bien  vrai? 
Bien  vrai! 


LES    MOUETTES  S" 


ADRIENNE 


YVONNE 


AD  RIEN  NE 


Ça  me  cause  un  tel  chagrin  d'abandonner  cette 
maison  où  je  me  suis  crue  heureuse,  heureuse... 
Embrassons-nous,  Yvonne. 

YVONNE.  (Elles s'embrassent  et  soudain  Adrienne  a  un  sanglot.) 

Adrienne,  quoi  donc?  Tu  pleures  sans  motif.  Sans 

raison  ! 

(Elle-même  s'émeut  beaucoup.) 

ADRIENNE 

Sans  raison!  Quand  je  vous  laisse  tous  deux  dans 
une  anxiété. 

Y'VONNE,  brusque. 

Veux-tu  que  nous  préparions  ensemble  le  thé  de 
Mme  Darnot?...  Anne-Marie!...  Le  thé!...  Tu  te  conso- 
leras, va...  Tu  as  ce  qu'il  faut  pour  te  consoler... 

ADRIENNE 

Ah!  je  ne  peux  pas  dire  quelle  peine  j'éprouve... 
Vous  avez  été  si  prévenants,  tous  deux...  Et  puis.  Gil- 

berte  a  conquis  son  âme  ici... 

(Elles  étalent  lu  nappe.; 

Y'VONNE,  railleuse  et  agressive. 

Tu  te  consoleras  :  tu  as  ce  qu'il  faut  pour  te  con- 
soler :  la  joie,  l'élégance,  la  beauté  :  tout  ce  qui  put 
embellir  un  instant  l'ombre  de  notre  existence  ;  et  tu 


88  LES    MOUETTES 

n'as   point   manqué   de   l'embellir...   Tu  t'y  es  même 
acharnée. 


ADRIENNE 


Acharnée  ? 


Aune-Marie  apporte  le  plateau.) 


SCENE  XI 
Les  Mêmes,  MADAME  DARNOT 

MADAME    DARNOT 

De  la  plage  j'avais  pressenti  cette  aimable  odeur 
de  grillées.  Le  docteur  est  venu  rejoindre  directement 
Gilberte.  Ils  font  guerroyer  les  crabes.  Je  les  ai  laissés 
à  leurs  exploits,  car  j'ai  faim...  Gomment!  Vous  avez 
pleuré?... 

YVONNE 

Adrienne  supporte  mal  l'idée  de  partir.  Malheureu- 
sement la  raison  l'y  oblige. 

MADAME    DARNOT 

N'est-ce  pas?  Il  est  pénible  de  s'arracher  à  des 
amitiés  aussi  chères,  même  pour  la  santé  de  sa  fille. 

adrienne,   méchante. 

Le  docteur  nous  rendra  bientôt  visite  à  Paris,  j'es- 
père ? 

YVONNE 

Si  l'affaire  s'arrange  avec  M.  Chambalot.  Et  il 
m' étonnerait  bierj  qu'il  n'allât  pas  chez  yous  d'abord, 


LES    MOUETTES  89 

MADAME    DARNOT 

Ne  l'accompagnerez-vous  pas? 

ADRIENNE 

Sans  doute  ! 

YVONNE 

Qu'ai-je  à  faire  dan9  Paris?  Personne  ne  m'y  attend, 
moi! 

MADAME   DARNOT 

Nous  voir  d'abord...  Vous  distraire  un  peu. 

ADRIENNE 

La  Bretagne,  l'Océan,  c'est  triste,  l'hiver. 

YVONNE 

Non!  Quand  j'y  suis  seule  avec  mon  mari,  je  m'y 
plais  infiniment.  Excusez-moi.  Il  est  cinq  heures,  il 
faut  que  je  jette  un  coup  d'œil  sur  la  lessive  pour  que 
votre  linge  soit  prêt  au  moment  du  départ. 

ADRIENNE 

Tu  es  vraiment  bien  pressée. 

YVONNE 

Chaque  chose  en  son  temps! 


SCENE    XII 
ADRIENNE,  MADAME  DARNOT 

MADAME   DARNOT 

Ma  foi.  je  comprends  mal  les  raisons  que  vous  avez. 


<)<)  LES    MOUETTES 

Adrienne,  de  regretter  cet  endroit...  On  n'aperçoit 
aucun  arbre  dans  les  environs  :  Le  vent  ne  laisse  pas 
croître  les  jeunes  pousses.  Cette  maison  manque  de 
confortable.  Nous  n'avons  même  pas  notre  voiture;  et 
c'est  Lien  ennuyeux  pour  les  promenades...  Le  phar- 
macien ne  vend  que  des  contrefaçons...  Votre  amie 
Yvonne  n'engendre  pas  la  gaieté...  Le  docteur  s'écoute 
prononcer  des  discours;  et  je  commence  à  me  lasser 
des  grossièretés  de  M.  Ghambalot. 

ADRIEXXE,    vive. 

Le  docteur  vous  ennuie?  Tout  ce  qu'il  dit  est  sur- 
prenant, nouveau,  même  un  peu  magique. 

MADAME    DARXOT 

Il  vous  ensorcelle. 

ABRIEXXE 

Gilberte  aussi  l'adore. 

MADAME  DARXOT 

Gela  signifie  que  vous  l'adorez? 

ADRIEXXE.    piquée. 

Ai-je  dit  cela?  Je  n'ai  pas  dit  cela... 

MADAME    DARXOT 

Ma  pauvre  enfant,  si  les  mots  ne  l'ont  pas  dit,  toute 
votre  personne  le  proclame  à  chaque  minute...  Quitter 
cette  maison  vous  désole  parce  que  le  docteur  y  reste. 

ADRIENXE 

Quelle  plaisanterie! 


LES    MOUETTES  Ql 


MADAMK    DAItXOT 


Va  pour  une  plaisanterie  !  Vous  savez  mieux  que  moi 
ce  qu'elle  vaut  au  juste. 

ADRIENNE 

Est-ce  une  accusation? 

MADAME    DARNOT 

Vous  accuser,  Adrienne?  Et  pourquoi?  Vous  êtes 
libre,  jeune,  belle,  intelligente.  L'amour  vous  guette. 
11  vous  prendra. 

ADRIENNE 

Pensez-vous? 

MADAME    DARNOT 

Je  le  pense  et  je  le  crains. 

ADRIENNE 

Vraiment? 

MADAME    DARNOT 

Autant  je  me  réjouirais  de  vous  voir  épouser  un 
homme  de  valeur,  qui  vous  serait  un  ami  précieux, 
l'éducateur  de  votre  enfant,  autant  il  m'effraierait  de 
voir  naître  en  vous  une  passion  aventureuse. 

ADRIENNE 

Une  passion  aventureuse? 

MADAME    DARNOT 

Oui...  Vous  êtes  trop  intelligente  pour  vous  attarder 

bien  longtemps  à  des  plaisirs  provisoires.  L'amour  ne 

joue   un  rôle  indéfini  que  dans   l'existence   des  sots. 

Vous  vous  lasserez...  VOUS  regretterez. 

(Silence  el  embarras. 


92  LES    MOUETTES 

ADIUENNE 

Vous  avez  été  aimée  éperdument,  vous  avez  aimé 
éperdument...  Et  vous  ne  voudriez  pas  recommencer? 

MADAME    DARXOT 

Youdrais-je  recommencer  à  jouer  au  volant,  au  cer- 
ceau? 

ADRIEN  NE 

Quelle  comparaison! 

MADAME    DARNOT 

Ah!  je  vous  plains.  Adrienne!  Vous  demeurez  la 
victime  des  erreurs  que  les  chansons  et  les  romans 
nous  inculquent  dès  le  jeune  âge.  Je  vous  plains  de 
vous  préparer  tant  de  déboires  pour  la  satisfaction 
niaise  d'imiter  les  héroïnes  de  littérature  vulgaire. 
Cela  n'est  pas  digne  de  vous. 

ADRIENNE 

Expliquez-vous...  Je  déteste  les  allusions. 

MADAME   DARNOT 

Nous  ne  sommes  assez  bêtes  ni  l'une  ni  l'autre  pour 
avoir  besoin  de  paroles  directes  et  blessantes.  Tout  ce 
que  j'appréhende,  vous  le  devinez  clairement. 

ADRIENNE 

Du  tout!... 

MADAME    DARNOT 

Et  vous  qui  chérissez  votre  fille,  vous  voici  prête  à 
laisser  le  mal  la  saisir  pour  vous  attarder  dans  cette 


LES    MOUETTES  0,3 

maison.  Vous  étalez  à  nos  yeux  votre  égoïsme  comme 
si  vous  aviez  été  convertie  par  ce  M.  Chambalot,  vous 
aussi!... 

ADRIENNE 

Vous  êtes  injuste;  et  vous  me  froissez. 

MADAME   DARNOT 

Pardonnez-moi,  mais  je  défends  Gilberte  Darnot, 
ma  petite-fille,  contre  un  grand  péril...  S'il  ne  s'agissait 
d'elle,  je  m'abstiendrais  de  toute  réflexion. 

ADRIENNE 

Et  quel  péril,  je  vous  prie? 

MADAME   DARNOT 

Celui  de  voir  les  malins  sourire  plus  tard,  quand  on 
prononcera  son  nom,  parce  qu'il  sera  celui  d'une 
femme  coquette  et  compromise. 

AERIENNE 

Assez...  Assez...  Vous  abusez  vraiment  des  droits 
que  notre  parenté,  que  l'âge...  Vous  abusez...  (Elle  éclate 
en  sanglots.)  Je  n'ai  pas  mérité  cette  injure!... 

MADAME   DARNOT 

Pas  encore!... 

ADRIENNE 

Ah!  çà,  ne  suis-je  pas  maîtresse  de  mes  sympathies 
et  de  mes  antipathies? 

MADAME    DARNOT 

Non! 


<)\  LES    MOUETTES 

ADRIENNE 

Et  pourquoi? 

MADAME   DARXOT 

Parce  que  vous  êtes  une  mûre  ;  parce  que  vous  portez 
un  nom  que  vous  devez  transmettre  sans  ridicule-  à 
votre  fille  et  à  celui  qui  l'épousera. 

ADRIENNE 

Ridicule...  ridicule...  Est-il  ridicule  d'admirer  un 
grand  caractère,  un  esprit  créateur? 

MADAME    DARXOT 

Les  conséquences  de  cette  admiration  peu  voit  ajou- 
ter du  ridicule  au  nom  de  Gilberte. 

ADRIENNE 

Vraiment  ? 

MADAME    DARXOT 

Je  liens  à  la  moralité  de  ceux  qui  portent  le  nom  de 
mon  mari  et  de  mon  fils...  Les  morts  ont  besoin  d'être 
défendus. 

ADRIENNE 

Les  vivants  ne  peuvent  rester  éternellement  les 
esclaves  des  morts  ! 

MADAME  DARXOT 

Vous  voyez  bien  que  vous  vous  révoltez  contre 
eux...  Vous  le  voyez  bien,  vous  admettez  déjà  l'espoir 
de  tromper  leurs  vœux  suprêmes...  Vous  L'avouez.,. 
vous  l'avouez...  Oh!  vous  l'avouez  !... 

ADRIENNE 

Qu'est-ce  que  j'avoue? 


LES  MOUETTES  <)5 

MADAME  UARNOT 

Adriennc,  Adrienne!  vous  ne  savez  pas  mentir.  Et 
je  vous  ai  toujours  aimée  pour  cela,  Adrienne,  autant 
que  vous  aimait  mon  pauvre  fils. 

^fc,  ADRIENNE 

01)  !...  (Elle  se  jette  dans  un  fauteuil,  la  tête  dans  les  mains,  et 
recommence  à  pleurer.) 

V 

MADAME    DARNOT 

Mon  enfant!...  Il  vous  faut  un  peu  de  courage, 
beaucoup  de  courage. 

ADRIENNE 

C'est  dur  !  C'est  dur  !.. .  (Mme  Darnot  se  lève  et  vient  l'embrasser.) 
Ah!  comment  cela  se  glisse-t-il  dans  le  cœur?  Pour- 
quoi?... Mais  pourquoi?  Je  me  sentais  heureuse... 
Ali!  que  je  souffre!...  Vous  comprenez,  n'est-ce  pas! 
je  ne  savais  rien  de  moi-même,  de  cela.  Je  ne  pré- 
voyais pas...  J'avais  seulement  du  plaisir  à  causer... 
à  parler  de  Gilberte...  Il  l'instruisait...  J'écoutais...  Il 
nous  apprenait  tant  de  choses,  tant  de  choses,...  l'uni- 
vers, la  vie,  pendant  que  je  dessinais  sur  la  grève...  Il 
m'éblouissait  l'esprit...  Et  puis,  Gilberte,  en  rentrant, 
ne  m'entretenait  que  de  lui...  Elle  répétait  toutes  ses 
phrases.  Elle  me  harcelait  de  questions  sur  son  talent, 
sur  son  caractère...  Ah!...  et  puis  nous  le  voyions 
malade,  très  las!  Je  me  suis  plue,  avec  Yvonne,  aie 
choyer  tout  naturellement  !...  Il  semble  si  recon- 
naissant!... Et  voilà  tout.  Je  sommeillais  dans 
cette    tendresse.    C'était    très    doux.    Tout    à     l'heure. 


<j6  LES    MOtïETTES 

quand  Yvonne  m'a  prévenue  qu'il  fallait  partir,  alors 
seulement  tout  s'est  révélé  Je  moi-même...  Une  main 
féroce  a  saisi  mon  cœur  dans  ma  poitrine,  et  l'a 
broyé.  Jo  suffoque  !...  Alors,  j'ai  deviné  qu'Yvonne 
n'ignorait  pas  la  cause  de  mon  trouble,  elle...  Et  j'ai 
connu  toute  ma  détresse. . .  Maintenant,  je  suis  abrutie. . . 
J'ai  mal...  L'idée  de  ce  départ  me  ravage  l'âme... 
L'idée  de  ne  plus  le  voir,  lui,...  me  tire  des  larmes, 
des  larmes  bêtes...  des  larmes,  des  larmes... 

MADAME    DARXOT 

Calmez-vous,  je  vous  en  prie,  calmez-vous. 
Adrienne...  On  pourrait  entendre. 

ADR1EXXE 

Ah!  ça  m'est  bien  égal!  Qu'on  vienne...  qu'on 
entende. . .  Ça  m'est  bien  égal  ! 

MADAME   DARXOT,  affectueuse. 
Voyons...  Et  lui? 

ADRIKXXE 

Lui!...  Se  doute-t-il  seulement?... 

MADAME  DARXOT 

Comment  ? 

ADRIEXXE 

Ça  vous  paraît  étrange,  hein?  Eh  bien,  c'est  comme 
ça.  Jamais  il  n'a  prononcé  un  mot  amoureux...  Jamais 
il  ne  m'a  fait  la  cour...  Il  ne  m'a  jamais  tendu  la  main 
que  pour  sauter  d'un  rocher...  Par  pudeur,...  je  crois... 
oui,  par  pudeur....  par  correction.  Et  voilà! 


LES    MOUETTES  OJ 


MADAME    DARNOT 


Il  ne  s'écarte  guère  de  vous. 

ADRIENNE 

Évidemment,  je  ne  lui  répugne  pas...  Mais  il  y 
a  Yvonne.  Yvonne  qu'il  n'aime  pas,  mais  qu'il 
vénère.  Yvonne,  cette  sainte!...  Il  n'ose  risquer  de 
lui  faire  une  peine.  Entre  elle  et  moi,  il  ne  veut  pas 
hésiter. 

MADAME   DARNOT 

11  vous  donne  l'exemple  de  la  loyauté,  Adrienne  ! 

ADRIENNE 

C'est  ça...  Parfaitement...  C'est  ça...  Il  montre  l'exem- 
ple... Moi  je  n'ai  plus  qu'à  partir,  qu'à  pleurer,  qu'à 
souffrir...  Je  ne  suis  rien  qu'une  coquette  pour 
laquelle  on  ne  chagrine  pas  une  brave  femme...  Voilà 
tout...  Mais  oui,  il  est  loyal...  etmoi,  que  suis-je alors?... 
Une  coquine  !.. .  Pourquoi  pas...  après  tout?...  Pourquoi 
pas?.. 

MADAME    DARNOT 

Adrienne,  vous  voilà  hors  de  votre  bon  sens. 

ADRIENNE 

Je  suis  simplement  ridicule...  je  suis  ridicule,  comme 
vous  dites...  Ridicule,  puisque  c'est  ridicule  de  sentir 
sa  gorge  se  contracter,  tous  les  nerfs  se  tordre  dans  la 
chair  qu'ils  torturent...  Et  il  m'aime...  Je  le  jure...  Il 
m'aime,...  mon  Dieu! 

MADAME    DARNOT 

Qu'en  savez-vous? 


98  ].ES    MOUETTES 

ADRIEN  NE 
Vous  le  pressentez  bien,  vous!    Sans  quoi  vous  ne 
craindriez  pas  pour  Gilbertc . 

MADAME    DARNOT 

Enfin  avez-vous  donne  les  ordres  nécessaires  pour 
partir  demain? 

ADRIENNE 

Laissez-moi  le  temps  de  me  résoudre,  du  moins,  à 
cette... 

MADAME    DARNOT 

Mais  Mmc  Kervil  a  résolu  pour  vous...  Si  vous  ne 
l'avez  pas  compris,  c'est  que  la  passion  vous  assourdit 
et  vous  aveugle. 

ADRIENNE 

Jamais  Yvonne  ne  se  serait  permis  cela  ! 

MADAME    DARNOT 

Il  n'apparaît  pas  qu'elle  se  soit  beaucoup  gênée. 

ADRIENNE 

Par  exemple!...  Ah,  si  j'en  étais  sûre!... 

MADAME   DARNOT 

Vous  ne  sentez  donc  pas  que,  depuis  plusieurs  jours, 
tout  s'insurge  ici  contre  votre  présence?  Les'sottes  plai- 
santeries de  M.  Ghambalot  ont  éclairé  Yvonne  Kervil. 
Elle  se  dresse  contre  vous  pour  défendre  son  bonheur. 
Elle  vous  combat;  et  elle  vient  de  vous  chasser... 

ADRIENNE 

Oh! 


LES    MOUETTES  <)<) 

MADAME    DARNOT 

Elle  vous  exècre,  cette  femme! 

ADRIENNE,    furieuse. 

Si  cela  est  vrai,  je  le  lui  rends  bien, 

MADAME    DARNOT 

A  la  bonne  heure...  Vous  voilà  franche...  Allons 
préparer  nos  malles...  Je  vous  préviens  que  je  partirai 
en  tous  cas,  même  sans  vous! 

ADRIENNE 

Le  maître,  c'est  le  docteur  Kervil.  Il  ne  m'a  pas 
congédiée,  lui!... 

MADAMR    DARNOT 

Que  déciderez-vous,  Adrienne?  M'en  irai-je  avec 
votre  fille,  et  vous  laisserai-ie  ici?... 

ADRIENNE 

Abandonner  Gilberte? 

MADAME    DARNOT 

Vous  ne  pouvez  cependant  l'exposer  au  spectacle  de 
vos  fureurs...  Elle  est  trop  grande. 

ADRIENNE 

Je  réussirai  à  me  contenir.  D'ailleurs,  je  monte 
auprès  d'elle. 

MADAME    DARNOT 

Pour  qu'elle  vous  aperçoive  tout  éplorée,  le  visage 


IOO  LES    MOUETTES 

bouleversé?  Elle  ne  saura  ce  qui  vous  arrive...  Elle 
s'inquiétera...  Elle  vous  interrogera...  Vous  vous  trou- 
verez dans  l'obligation  de  lui  mentir. ..  Et  elle  devinera 
que  vous  lui  mentez. 

ADRIENNE 

Vous  m'êtes  donc  une  ennemie? 

MADAME    DARNOT 

Vous  avez  dit  vous-même  qu'une  enfant  élevée  dans 
le  mensonge  ne  peut  acquérir  qu'une  âme  basse... 
Lavez-vous  dit? 

ADRIENNE 

Je  l'ai  dit,...  je  l'ai  dit,...  certainement...  Ah!  triom- 
phez, ce  n'est  pas  difficile. 

MADAME   DARNOT 

Adrienne,  ai-je  vraiment  le  goût  de  triompher? 

ADRIENNE 

Alors,  vous  exigez  que  je  renonce  à  ma  fille  ou  bien 
à... 

MADAME    DARNOT 

Vous  ne  pouvez  servir  à  la  fois  la  mère  et  l'amante. . ., 
car  vous  deviendriez  alors  le  mensonge  lui-même,  le 
mensonge  dont  l'exemple  avilit  les  jeunes  âmes  qui  nous 
imitent. 

ADRIENNE 

Et  elle  a  raison  ! 

MADAME    DARNOT 

Écoutez-moi...  Je  vais  avertir  Gilberte  du  chagrin  que 
vous   avez  de   quitter  vos  amis  Kervil...   Séchez  vos 


LES    MOUETTES  IOl 

pleurs  en  vous  promenant  quelques  minutes  sur  la  ter- 
rasse... Prenez  le  temps  de  vous  ressaisir...  Ensuite, 
vous  me  rejoindrez  là-haut. 

ADRIENNE 

Oui!   (Elle  se  jette  dans  les  bras  de  Mme  Darnot.)    Vous    me    par- 
donnerez, maman!  Maman!.., 


SCENE  XIII 


ADRIENNE  seule. 

(Elle  est  sur  la  terrasse  et  se  promène,  fébrilement,  en  essuyant  ses 
yeux.  —  Parfois  elle  s'assied,  puis  se  relève.) 


SCENE  XIV 
ADRIENNE,  GHAMBALOT 

CHAMBALOT.    rapportant  des  mouettes  tuées  et  liées  à  son  fusil. 

Comment,  madame?  Anne-Marie    vient    de    réap- 
prendre que  vous  nous  quittiez. 

AURIENNE 

Oui, 

CHAMBALOT 

Alors,  je  ne  m'attarderai  plus  guère  ici,.,  Ces  pau- 
vres Kervil  vont  pester  seuls,,, 

a. 


102  LES    MOUETTES 


ADRIENNE 


Vous  laisserez  du.  moins  une  bonne  espérance  au  doc- 
teur? 

CIIAM15AL0T 

Oui.  une  espérance.  La  «  vague  espérance  ». 

ADRIENNE 

Seulement  la  vague  espérance? 

ciiamhalot 

Ma  société  ne  pourra  l'aider  que  dans  un  an  ou  dix- 
huit  mois.  Elle  attendra  que  les  travaux  soient  plus 
avancés. 

ADRIENNE 

Et  jusque-là? 

GHAMBALOT 

Oui?...  Jusque-là?...  Ils  sont  au  bout  de  leur  rou- 
leau, les  Kervil. 

ADRIENNE 

G" est  votre  avis? 

GHAMBALOT 

Les  hypothèques  s'approprient  la  maison.  Les  créan- 
ciers ont  accepté  en  gage,  du  major,  six  mois  de  son 
traitement.  Cet  hiver,  le  ménage  subsistera  grâce  aux 
quelques  francs  obtenus  de  cette  clientèle  misérable.  Et 
le  pauvre  Kervil  s'affaiblit  beaucoup. 

ADRIENNE 

Sa  belle  ligure  pâlit  chaque  jour  davantage. 


ij;s    MOUETTES  m'} 

CHAMBALOT 

Aucune  compagnie  d'assurances  sur  la  vie  ne  garan- 
tirait les  débours  de  notre  commandite  contre  les 
risques  possibles. 

AD  Kl  EX  NE 

Vous  ne  voulez  pas  dire.  n'est-ce  pas?... 

CHAMBALOT 

C'est  un  homme  épuisé. 

ADUIENNE 

Et  s'il  se  reposait,  il  pourrait  se  rétablir,  puis  doter  le 
monde  d'une  découverte  miraculeuse. 

CHAMBALOT 

Probablement  ! 

ADRIENNE 

Vous  possédez  quelque  fortune,  monsieur  Gham- 
balot? 

CHAMBALOT 

Non  pas...  Mes  rivaux  propagent  ce  bruit  pour 
empêcher  qu'on  ne  s'apitoye  sur  mon  sort. 

ADRIENNE 

Je  n'en  crois  rien. 

CHAMBALOT 

Je  suis  venu  passer  deux  mois  dans  ce  trou  de 
Bretagne;  pourquoi?...  Parce  que  mes  petits  capitaux 
sont  bloqués  dans  des  entreprises  malencontreuses, 
parce  que  je  ne  pouvais,  faute  d'argent,  me  rendre  soit 
à  Trouville.  soit  à  Aix-les-Bains,  où  je  vais  d'habitude 
relancer  les  malades  prodigues... 


lo/j  LES    MOUETTES 

ADRIEXNE 

Voyons,  voyons,  monsieur  Ghambalot!... 

CIIAMBALOT 

Ma    renommée    de    personnage    adroit    commence 
même  à  fléchir. 

ADRIEXNE 

Quelle  histoire  ! 

CIIAMBALOT 

Ma  compagnie  me  reproche  de  n'avoir  rien  déniché 
d'extraordinaire  depuis  deux  ans. 

ADRIEXNE 

Et  le  sérum  de  Kervil? 

CHAMBALOT 

Chose  future,  vague,  nébuleuse. 

ADRIEXNE 

Il   faut  secourir   le  docteur  immédiatement,  immé- 
diatement... Empruntez! 

CIIAMBALOT 

Non  :  je  tuerais  mon  crédit  qui  est   celui  de  mes 
aflaires. 

ADRIEXXE 

Jamais  de  la  vie! 

CIIAMBALOT 

Je  prêterais  bien  à  Kervil  cinquante  louis  ;  mais  ça  ne 
Je  tirera  guère  d'embarras.  l\  a  des  syncopes.  Il  ne  peut 


LES    MOUETTES  IO.> 

voyager  seul.  Emmener  sa  femme  lui  coûtera  gros  dans 
les  hôtels  d'Engadine.  Et  (Tailleurs  il  ne  voudra  pas 
s'éloigner  d'ici  sans  acquitter  ses  dettes. 

ADRIENNE 

Dix  ou  quinze  mille  francs... 

CHAMBALOT 

Et  où  les  prendre?  J'ai  signé  des  acceptations.  Leurs 
échéances  ne  me  laissent  pas  l'argent  disponible  avant 
février. 

ADRIENNE 

Convenez  plutôt  que  vous  ne  voulez  pas. 

CHAMBALOT 

Pardon...  Et  quand  môme  je  pourrais  ;  que  suis-je 
à  Kervil?...  Notre  amitié  ne  date  pas  de  Castor  et  Pol- 
lux...  Je  lui  paie  pension  ici  comme  à  n'importe  quel 
étranger. 


Un  étranger  ! 


Oui. 


ADRIENNE 


CHAMBALOT 


ADRIENNE 

Moi,  je  vous  avance  la  somme. 

CHAMBALOT 

Et  comment  vous  la  restituer? 

ADRIENNE 

Ne  vous  en  occupez  pas. 


I0()  LES    MOUETTES 

CHAMBALOT 

Chère  madame,  écoutez-moi  bien  :  Le  docteur 
vous  admire  beaucoup.  Vous  l'admirez  infiniment.  Vos 
deux  cœurs  se  comprennent.  S'il  soupçonnait  notre 
entente,  Kervil  ne  me  pardonnerait  pas  de  l'avoir  mis 
dans  une  situation  équivoque. 

ADRIENNE 

Équivoque? 

CIIAMIÎALOT 

Trop  d'envieux  le  surveillent.  On  s'étonnera  de  le 
voir,  pauvre,  oublier  sa  clientèle,  puis  se  reposer,  riche, 
dans  un  lieu  de  luxe.  Il  m'accuserait,  avec  raison, 
d'avoir  abusé  des  circonstances  pour  le  déconsidérer  à 
son  insu. 

ADRIENNE 

Monsieur,  que  voulez- vous  dire? 

CHAMBALOT 

Le  petit  fils  du  vice-amiral  Kervil  ne  transigerait 
pas  sur  ce  point. 

ADRIENNE 

Qui  donc  lui  révélera  notre  entente? 

CHAMBALOT 

Peut-être  vous.  Peut-être  moi.  Sait-on?  Bien  fou  qui 
compte  sur  sa  propre  discrétion...  Je  passe  déjà  pour 
un  homme  audacieux,  un  amoral.  Je  ne  veux  pas  me 
nuire  davantage  en  me  mêlant  d'une  affaire  où  Kervil 
paraîtrait  aux  malicieux  soit  le  complice,  soit  la 
victime  de  mes  machinations. 


LES    MOUETTES  I07 

ADRIENNE 

Vous  exagérez. 

CHAMBALOT 

Pardon  :  la  médisance  des  hommes  est  inexorable. 
Dans  un  cas  pareil,  et  quelle  que  fût  notre  vertu,  la 
calomnie  n'épargnerait  ni  vous,  ni  lui,  ni  moi. 

ADHIENNE 

Je  n'insiste  pas. 

CHAMBALOT 

Que  ne  la  prêtez-vous  à  M""  Kcrvil,  cette  somme? 

ADRIENNE 

Je  viens  de  lui  offrir...  Elle  a  refusé...  Elle  abuse 
de  la  délicatesse. 

CHAMBALOT 

La  sotte  ! 

ADRIENNE 

Oh!  elle  perdra  le  docteur,  cette  personne  pleine  de 
qualités,  de  vertus,  de  dévotion!... 

CHAMBALOT 

Quel  boulet  que  cette  pieuse  créature!...  Sans  elle. 
Kervil  abandonnerait  toute  la  boutique  aux  créanciers. 
Il  réclamerait  au  sanatorium  de  Saint-Moritz  une  place 
gratuite  qu'on  ne  refuserait  pas  à  un  major  de  la  flotte. 

ADRIENNE 

Seulement  il  n'aura  pas  l'énergie  de  la  laisser.  Elle 
voudra  le  suivre  partout... 


I08  LÉS    MOUETTES 


CHAMBALOT 

Puisqu'elle  l'aime!...  Puisqu'elle  l'aime,  elle  l'assas- 
sine. C'est  logique... 

ADRIENNE 

C'est  atroce. 

CHAMBALOT 

C'est  ironique...  Il  faudrait  un  bon  divorce. 

ADRIENNE 

Un  divorce? 

CHAMBALOT 

Évidemment...  mais  ils  ne  paraissent  pas  en  mau- 
vais termes. 

ADBIENNE 

Et  puis,  il  y  a  la  religion.  Yvonne  n'accepterait  pas 
de  se  damner. 

CHAMBALOT 

Donc  pas  moyen. 

ADRIENNE 

S'ils  pouvaient... 

CHAMBALOT 

Kervil  serait...  libre  comme  un  veuf,  comme  moi, 
comme  vous... 

ADRIENNE 

Oui,  comme  moi... 

CHAMBALOT 

Une  autre  femme,  une  jeune  fille  ayant  de  la  fortune 
pourrait  s'éprendre  de  lui,...  l'épouser,...  l'épouser,  le 
guérir,  partager  ensuite  sa  gloire,  et  faire  même  profiter 


LES    MOUETTES  109 

leurs  enfants  des  biens  considérables  qu'il  gagnera  cer- 
tainement. 

ADRIENNE 

Je  n'aperçois  aucun  motif  de  divorce,  aucun!... 

CHAMBALOT 

Moi  non  plus! 

ADRIENNE 

Alors,  il  doit  mourir? 

CHAMBALOT 

Il  semble... 

ADRIENNE 

Cette  femme  le  tue  ! 

CHAMBALOT 

l 

Je  vous  le  disais  à  l'instant. 

ADRIENNE 

Elle  le  tue  ! 

CHAMBALOT 

C'est  le  droit  de  sa  vertu  et  de  son  amour. 

ADRIENNE 

Et  cela  ne  vous  indigne  pas  davantage? 

CHAMBALOT 

Il  existe  bien  d'autres  absurdités  sur  la  terre. 

ADRIENNE 

Il  n'en  est  pas  de  pire,  ni  de  plus  odieuse  ! 

CHAMBALOT 

Si,  mais  je  conçois  que  celle-là  vous  révolte. 


IIO  LES    MOUETTE* 


ADRIENXE 


Et  je  n'y  puis  rien...  Rien...  Pensez-vous  que  j'y 
puisse  quelque  chose? 

CIIAMBALOT 

Vous? 

A  OUI  EX.NE 

Non,  n'est-ce  pas,  ni  moi,  ni  d'autres... 

CHAMBALOT 

Personne  n'est  capable  de  prouver  à  cette  dame  que 
la  vie  de  Kervil  s'anéantit  entre  ses  mains,  qu'en 
acceptant  le  divorce  elle  le  ressusciterait. 

ADRIENNE 

Elle  n'aime  pas  assez  pour  accomplir  un  tel  sacrifice! 

CIIAMBALOT 

Avouez  que  ce  serait  là  un  héroïsme  de  martyre. 

ADBIEXXE 

Yvonne  en  est  incapable. 

CHAMBALOT 

Dites-moi  donc:  quelle  femme  adorant  son  mari  se 
résoudrait  à  une  pareille  abdication?  L'amour  quand 
il  tient  sa  proie,  la  livre  seulement  à  la  mort,  si  la 
satiété  ne  précède  pas  cette  lin  naturelle...  On  propo- 
sera donc  à  M  Kervil  un  sacrifice  que  nulle  personne 
au  monde  n'accepterait. 

ADIilEXXE 

Au  moins,  on  essayerait  quelque  chose,  au  lieu  de 


LES    MOUETTES  III 

rester  là  stupides  et  impuissants...  Il  y  a  maintenant 
une  bonne  action  à  tenter. 

CHAMBALOT  ricane. 

Est-ce  une  bonne  action  de  détruire  le  pauvre  bon- 
heur d'une  Mrae  Kervil,  de  la  condamner  au  désespoir, 
à  la  misère,  et  sans  doute  à  pis  encore? 


Vous  exagérez. 


ADRIEXNE 


CHAMBALOT 


Tout  le  fait  prévoir...  Vous  changeriez  donc  simple- 
ment le  malheur  de  place.  Vous  le  transporteriez  de 
Kervil  en  sa  femme,  comme  on  transvase  un  poison 
d'une  fiole  dans  un  autre  fiole...  Est-ce  là  ce  qu'on  peut 
appeler  une  bonne  action? 

ADRIENNE 

Yvonne  est  pieuse...  Elle  a  ses  idoles...  C'est  une 
immense  consolation!  Qui  le  nierait?  Les  prêtres  la 
respectent.  Ils  sauront  la  secourir.  Elle  ne  demeurera 
pas  isolée... 

CHAMBALOT,  qui  a  étendu  les  mains  pendant  la  réplique  d'Adrienne. 

Alors,  vous  ne  céderez  à  aucune  pitié  superflue. 
Moi.  d'ailleurs,  elle  m'exaspère,  cette  pauvre  dame. 
Je  ne  puis  inhabituer  à  ses  regards  angéliques  et 
qu'elle  tourne  vers  le  ciel  comme  s'il  devait  en  choir 
autre  chose  que  la  pluie...  C'est  une  pierre  inerte  sur 
notre  route,  un  obstacle  emcombrant,  mais  fragile... 
Fragile.  Encore  faudrait-il  que  Kervil  consentit... 


[2  LES    MOLETTES 

ADRIENNE 

Nécessairement  ! 

CHAMBALOT.  insidieusement. 
Qu'il  consentît  à  quoi? 

ADRIENNE 


A  quoi  ? 

Oui,  à  quoi? 
Au  divorce... 


CHAMBALOT 


ADRIENNE 


CHAMBALOT 


Pourquoi  divorcerait-il  si  nous  n'avons  pas,  sous  la 
main,  la  jeune  fille  enthousiaste  et  dotée  ? 

ADRIENNE 

Il  n'y  a  pas  que  les  jeunes  filles  ! 

CHAMBALOT  , 

Il  y  a  les  veuves. 

(Un  long  silence.) 
ADRIENNE 

S'il  s'agissait  vraiment  de  secourir  son  génie  et  les 
innombrables  existences  qu'il  sauvera... 

CHAMBALOT 

Vous  vous  dévoueriez,  n'est-ce  pas? 

ADRIENNE 

Au   fond,  il  n'aime  plus   sa  femme  comme   autre- 


LES    MOUETTES  Il3 

fois...  Je  trouverais  moyen  de  la  mettre  pour  toujours, 
elle,  à  l'abri  du  besoin  !...  Gela  lèverait  certainement 
les  scrupules  de  Jean  Kervil. 

CHAMBALOT 

Heu!...  Il  jugera  d'abord  l'acte  immoral...  Sauriez- 
vous  le  convaincre  du  contraire? 

ADRIENNE 

Pas  moi!...  Vous... 

CHAMBALOT 

Merci!...  Que  je  ne  réussisse  pas,  et  le  docteur  me 
livrerait  au  mépris  de  notre  monde,  ce  qui  me  paraît 
trop  grave. 

ADRIENNE 

Je  ne  savais  pas,  monsieur  Ghambalot,  que  vous 
manquiez  de  courage  ! 

CHAMBALOT 

Et  vous  donc!  Vous  n'osez  rien  de  ce  que  vous 
commande  une  passion  magnifique,  impérieuse,  évi- 
dente pour  tous  ! 

ADRIENNE,  enrage. 

Mais  vous  ne  sentez  pas  que  je  suis  retenue,  moi, 
par  l'éducation,  par  les  convenances,  par  la  maternité, 
par  ma  nature,  par  toutes  les  chaînes  morales  que  les 
ancêtres  ont  forgées  et  qu'ils  m'ont  léguées  avec  leur 
chair  et  leur  esprit...  Tandis  que  vous  avez  rompu 
tous  les  liens,  vous!  Comme  je  vous  envie  ! 

CHAMBALOT 

Vous  me  flattez,  chère  madame! 


Il4  LES    MOUETTES 

ADRIEN  NE 

Oh  !  ce  n'est  un  éloge  ni  pour  vous  ni  pour  moi  ! 

(Elle  marche  à  granils  pas.) 
CHAMBALOT 

Tant  pis  ! 

ADRIENNE 

Gomment  osez-vous  parler  froidement,  implacable- 
ment de  toute  cette  douleur?...  Rien  ne  vous  touche 
donc? 

CHAMBALOT 

Au  contraire!...  Résumez  un  peu!  Que  le  Docteur 
guérisse,  et  je  gagne  cinquante  mille  francs  par  an  avec 
le  sérum  de  Kervil...  C'est  toujours  sincère,  un  motif 
d'intérêt...  Le  divorce  du  docteur  vaut  pour  moi 
cinquante  mille  francs  par  an!  Cinquante  mille 
francs?...  Peut-être  le  double! 

ADRIENNE,  révoltée. 
Taisez-vous  ! 

CHAMBALOT 

Si  cela  peut  vous  apaiser. 

ADRIENNE 

M'apaiser? 

CHAMBALOT 

Voyons.  Puis-jé  compter  sur  vous  pour  épouser 
Kervil.  malgré  sa  femme,  et  malgré  le  désespoir  de  sa 
femme?...  Sommes-nous  d'accord  pour  faire  mora- 
lement une  victime?  Une  victime  humaine? 

ADRIENNE,  sourdement. 

Nous  sommes  d'accord  pour  sauver  le  génie  de 
Jean  Kervil. 


LES    MOUETTES  I  7  5 

CHAMBALOT 

Fort  bien. 

ADRIENNE 

Que  de  reconnaissance  le  Docteur  vous  devra  ! 

CHAMBALOT 


Et  vous  donc? 
Moi  aussi  ! 


ADRIENNE 


CHAMBALOT 


Ah  !  ma  complice  ! . . .  (Il  la  renvoie  du  doigt  en  riant.  —  Silence. 
—  Adrienne  va  jusqu'à  la  fenêtre  et  tapote  les  vitres  rageusement. — 
Chambalôt  allume,  en  la  regardant  avec  ironie,  un  gros  cigare.)  Ça  y 

est!... 


ACTE   III 


SCENE  PREMIERE 

CHAMBALOT,  KERVIL  ;  ADRIENNE  et  GIL- 
BERTE,  au  fond  parmi  les  bagages. 

CHAMBALOT 

Bois  encore  un  peu  de  ma  fine  Champagne...  Te  voilà 
moins  pâle...  Ça  va  mieux. 

KERVIL 

Finis  donc  cette  plaisanterie... 

CHAMBALOT 

Mais  je  ne  plaisante  pas.  En  une  seconde  tu  as 
vieilli  de  trente  ans.  Tu  reprends  peu  à  peu  ta  mine 
naturelle.    Ça    me  terrifie,   les    gens   qui  s'émeuvent 

7. 


Il8  LES    MOLETTES 

comme  toi  parce  qu'ils  aperçoivent  dans  le  corridor  la 
malle  d'une  amie!...  Et  tu  fais  celui  qui  n'est  pas  amou- 
reux? Tu  as  de  l'audace! 

KEHVIL 

Je  fais  celui  qui  ne  veut  pas  céder  aux  ordres  de  ses 
instincts. 

CHAMBALOT 

Animal  sublime  et  vaniteux  !...  Sois  tout  bonnement 
humain  dix  minutes...  Cette  belle  femme  et  ses  luxes 
t' appartiennent  si  tu  oses...  Ose! 

KERVIL 

Moqueur,  va!...  Ai-je  l'apparence  de  Don  Juan? 

CHAMBALOT 

Je  ne  te  dis  pas  qu'à  la  place  de  la  dame  je  t'aurais 
choisi  pour  fin  de  veuvage.  Mais  chacun  a  ses  idées... 
Ton  éloquence  étourdit  cette  personne  gorgée  de  littéra- 
ture. Veuve  depuis  deux  ans,  elle  se  trouve  asservie 
fatalement  aux  réflexes  de  la  sensualité.  L'air  tonique 
de  la  mer  et  des  landes  vous  ont  exaltés,  toute  une 
saison.  C'est  assez  pour  que  ses  nerfs ,  pour  que 
son  cerveau  hanté  de  poèmes  dédient  son  corps  au 
plus  prochain  Breton,  à  toi-même...  Ose  donc,... 
lâche  ! 

KERVIL 

Chambalot,  tu  divagues. 

CHAMBALOT 

Elle  t'adore,  puisqu'elle  l'avoue,  même  à  moi! 


LES    MOLETTES  I  ig 

KEIiVlL 

Cependant  elle  part. 

CHAMBALOT 

Un  signe  de  la  main:  elle  reste  ou  t'emmène  à  ton 
gré. 

KERYIL 

Je  ne  remuerai  pas  une  phalange. 

CIIRMBALOT 

Pardon!...  C'est  trop  bête  à  la  fin...  Vous  allez  vous 
expliquer. 

KERYIL 

La  voilà  qui  gronde  sa  fille. 

CHAMBALOT 


Après  elle  viendra  chercher  son  ombrelle  pour 
sortir...  Alors  vous  terminerez  ce  jeu  de  cache-cache... 
Il  le  faut. 

KERVIL 

Et  pourquoi  ? 

CHAMBALOT 

Parce  que  ! . . .  J  e  vais  te  confronter  avec  Mme  Adrienne. 

KERVIL 

Je  m'y  refuse!  Tu  entends  ! 

CHAMBALOT 

Je  lui  ferai  dire  simplement  qu'elle  t'aime;  puisque 
tu  es  incapable,  toi,  de  mener  tes  affaires,  tout  seul. 


120  LES    MOUETTES 

KERVIL 

Alors,  je  vous  cède  la  place  à  tous  deux. 

CHAMBALOT 

Veux-tu  bien  te  rasseoir...  Elle  ne  te  mangera  pas, 
cette  dame...  Tu  as  peur  de  ta  femme? 

KERVIL 

Je  désire  épargner  à  Mme  Kervil  toute  humiliation, 
toute  souffrance  ! 

CHAMBALOT 

C'est  ça  :  tu  as  peur  de  ta  femme  !  On  te  protégera. 
Du  calme!...  Vide  ton  verre.  Tu  redeviens  blafard.  Et 
ce  n'est  pas  le  moment!  (a  Adrienne).  Madame,  je  parie 
que  vous  cherchez  votre  ombrelle  ? 


SCÈNE  II 
ADRIENNE,  KERVIL,  CHAMBALOT 

ADRIENNE 

Merci. 

CHAMBALOT 

Gilberte  n'est  pas  sage? 

ADRIENNE 

Quand  les  pères  disparaissent  trop  jeunes  dans  une 
famille, . . 

KERVIL 

•  C'est  la  catastrophe. 


LES    MOLETTES  121 

ADRIENNE 

Je  m'en  aperçois  bien. 

CHAMBALOT 

Il  manque  à  Gilberte  une  volonté  ferme  qui  la 
dirige. 

ADRIENNE 

Une  femme  seule  mesure  vite  son  impuissance 
devant  un  caractère  qui  se  forme. 

KERVIL 

Avez- vous  remarqué  :  Philippe  Darnot  ressuscite 
dans  l'âme  de  sa  fdle,  et  avec  toutes  ses  impatiences 
viriles,  cette  hâte  curieuse  de  posséder  l'univers. 

ADRIENNE 

Cela  m'effraye  un  peu. 

CHAMBALOT 

J'aimerais  voir  auprès  de  cette  petite  un  esprit 
comme  le  tien,  Kervil. 

ADRIENNE 

Oh  !  oui,  un  esprit  de  droiture  et  de  science. 

KERVIL 

Vous  me  laisseriez  conduire  l'adolescence  de  Gil- 
berte et  décider  de  son  avenir  moral? 

ADRIENNE 

Oui. 


122  LES    MOUETTES 


CHAMBALOT 


Pourquoi  le  docteur  n'irait-il  pas  travailler  auprès  de 
vousà  Paris,  tout  en  cultivant  cette  jeune  intelligence  ? 

ADRIENNE 

Ce  serait  un  grand  bonheur  pour  ma  fille,  pour  nous, 
que  cette  vie  commune. 

KERVIL 

Vous  placeriez  tant  de  confiance  en  moi? 

ADRIENNE 

Oui...  oui...  Et  ma  confiance  serait  plus  entière 
que  vous  ne  supposez...  Une  femme  ne  peut  réaliser 
qu'une  part  de  son  rêve,  ordinairement.  Les  conve- 
nances lui  défendent  de  changer  rien  d'essentiel  aux 
volontés  de  son  mari,  aux  exigences  de  sa  famille. 
Nous  ne  parvenons  à  réaliser  notre  idéal  que  tard,  et 
par  l'entremise  de  nos  enfants.  Ce  sont  eux  qui  rem- 
plissent, durant  nos  vieux  jours,  les  vœux  que  nous 
avons  d'abord  formés,  pour  nous,  durant  la  jeunesse. 

CHAMBALOT 

Ainsi  vous  confieriez  au  docteur  l'avenir  de  vos  pro- 
pres espoirs?  Il  peut  être  content. 

ADRIENNE 

Je  ne  désire  rien  tant  que  de  voir  Gilberte  soumise 
à  linlluence  que  j'eusse  voulu  subir  moi-même. 

KERVIL 

Je  vous  remercie  et  pour  cette  parole....  et  pour  la 


LES    MOUETTES  123 

façon  dont  vous  l'exprimez,   et  pour  le  son  de  votre 
voix  qui  semble  émue. 

CHAMBALOT 

Ça. 

ADRIENNE 

Mais  oui. 

KERVIL 

Vous  m'accordez  là'de  merveilleuses  qualités,  tout  à 
coup. 

ADR1EXXE 

Tout  à  coup?...  Je  les  ai  toujours  proclamées! 

CHAMBALOT 

Mme  Adrienne  Darnot  ne  te  parle  pas  d'ordinaire  sur 
le  ton  de  la  froideur.  Loin  de  là.  Te  moques-tu?  Ou 
bien  as-tu  peur  de  soupçonner  ce  qu'il  y  a  de  rare  dans 
les  sentiments  qu'elle  témoigne? 

KERVIL,  balbutiant. 

Que  vous  êtes  généreuse  pour  m'ofïrir  un  tel  ins- 
tant! Je  puis  finir  obscur  devant  cette  mer  aveugle. 
N'importe,  puisque  j'aurai  la  mémoire  d'une  sem- 
blable illusion  ! 

ADRIEXXE,  très  émue. 

Gela  peut  devenir  mieux  qu'une  illusion.  J'aspire  à 
vous  voir  auprès  de  ma  fille,  auprès  de  nous,  longtemps, 
je  voudrais  dire  :  «  toujours  ». 

CHAMBALOT 

Tu  entends? 


1^4  LES    MOUETTES 

KERVIL 

Toujours? 

ADRIENXE 

Mais  oui  :...  toujours. 

KERVIL 

Ce  serait  insolent  et  fou  d'avouer  ce  que  j'imagine. 

CHAMBELOT 

Ce  serait  simple,  naturel  et  digne  de  ta  loyauté,  mon 
cher  :  voilà  tout  ! 

ADRIENXE 

N'ayez  crainte.  Oh!  n'ayez  crainte...  Permettez-moi 
de  penser  que  je  suis  autre  chose  pour  vous  qu'une 
voyageuse  arrêtée  dans  votre  maison  afin  d'assister 
aux  couchants  sur  la  mer,  tout  un  été.  Vous  êtes  autre 
chose  qu'un  hôte  afïable,...  pour  moi. 

KERVIL 

Vraiment? 

ADRIENXE 

Me  connaissez-vous  si  peu? 

KERVIL 

Ce  que  je  crois  deviner  en  vous,  je  ne  puis  le  dire. 

ADRIENXE 

Moi  je  pressens  ce  que  vous  devinez...  de  mon  cœur... 
Et  vous  ne  vous  trompez  pas... 

KERVIL 

C'est  vrai?  c'est  vrai?  c'est  vrai  !  Et  je  n'avais  pas  su 


LES    MOUETTES  I2a 

comprendre!  (Il  laisse  Adrienne  lui  saisir  les  mains.)  Avant 
votre  venue,  j'étais  une  sorte  de  brute  pour  qui  les 
lois  des  forces  ne  semblaient  qu'une  algèbre  difficile,... 
pour  qui  la  mer  semblait  de  leau  sournoise  et  lourde, 
le  ciel  du  vide,  les  astres  des  lueurs,  des  hommes 
les  maladies,  des  rires  ou  des  haines,  l'amour  une  habi- 
tude ménagère...  Depuis  votre  présence  les  lois  natu- 
relles me  paraissent  de  grands  êtres  lumineux  qui 
palpitent  dans  l'émotion  des  substances  combinées  ; 
cette  mer  devient  le  jeu  des  plus  belles  nuances; 
le  ciel  aspire  mon  esprit  vers  la  vérité  inconnue  qui 
fait  tressaillir  d'espoir  ma  science  chétive  ;  les  astres 
sont  des  mondes  pensants,  les  hommes  des  joies 
à  partager,  des  douleurs  à  calmer,  l'amour  une  diffu- 
sion exquise  de  l'être  dans  l'univers.  C'est  vous, 
Adrienne,  qui  transfigurez  les  apparences. 

GHAMBALOT 

Que  de  temps  vous  avez  perdu  tous  deux! 

ADRIENNE 

Chut! 

KERVIL 

Ne  devions-nous  pas  tout  craindre? 

ADRIENNE 

Avec  notre  bonheur  nouveau,  une  douleur  nouvelle 
est  née. 

KERVIL 

La  peine  d'Yvonne  vous  touche  aussi  dans  ce  mo- 
ment? 


126  LES    MOUETTES 

ADRIEXXE 

Gomment  n'aurions-nous  pas  les  mêmes  pensées? 

CIIAMP.ALOT 

Mmt  Kervil  aime  un  dieu  plus  que  les  hommes. 

ADRIEN  NE 

Yvonne  appartient  à  sa  foi. 

CH.VMBALOT 

Les  dévotes  se  consolent  des  pires  malechances  au 
pied  de  l'autel.  Quand  elle  changera  de  vie... 

KERVIL 

Pourquoi  changerait-elle  dévie? 

CHAMBALOT 

Vous  verrez  ! 

ADRIEXXE 

Vous  croyez  donc  que  notre  affection  ne  peut  s'épa- 
nouir qu'au  prix  d'un  grand  chagrin! 

KERVIL,  ombrageux. 

A  moins  qu'on  ignore. 

ADRIEXXE 

Il  est  si  grave  de  dissimuler;  de  mentir... 
KERVIL,  à  Chamlialot. 

Voilà  bien  ce  qui  nous  empêcha  de  nous  révéler  l'un 
à  l'autre... 


LES    MOUETTES  127 


AD  RIEN. NE 


J'aurais  voulu  laisser  aux  gens  du  troupeau  l'hypo- 
crisie... Et  vous? 

KERVIL 

Que  je  vous  aime  davantage  puisque  vous  sentez 
cela! 

CHAMBALOT 

Allez,  allez  toujours  ;  vous  m'amusez! 

ADRIENNE 

Comment  M.  Chambalot!  Croyez-vous  que  je  puisse 
devenir  aisément  la  parente  furtive,  qui  dérobe  le 
bonheur  d'une  autre  par  un  larcin.  Aux  yeux  du  doc- 
teur ne  paraîtrai-je  pas  bientôt  un  être  capable  de 
vilenie?  Est-ce  cette  femme-là  que  vous  aimeriez 
toujours,  Jean  Kervil?...  Vous  l'aimeriez  un  temps  et 
puis  vous  la  mépriseriez. 

CHAMBALOT 

Alors  agissez  franchement  au  grand  jour! 

KERVIL 

Je  vous  suivrai.  Il  n'y  aura  plus  de  mensonge,  ni 
bassesse. 

ADRIENNE 

Y  pensez-vous?  Les  curieux  se  riraient  de  notre 
liaison. 

KERVIL 

Qu'importe... 


128  LES    MOUETTES 


ADRIENNE 

Oui.  qu'importe!...  Mais  quel  compte  alors rendrai-jc 
à  ma  fille  lorsqu'elle  sera  grande,  lorsque  de  mauvais 
propos  auront  insinué  que... 

CHAMBALOT 

Vous  êtes  les  seuls  au  monde  à  raisonner  ainsi... 
Vous  abdiquerez  bientôt  cet  orgueil  inférieur  pour 
adopter  la  vaillance  du  combat  contre  les  préjugés 
d'une  morale  que  la  plupart  attaquent  et  renient,  soit 
ouvertement,  soit  clandestinement. 

ADRIENNE 

Il  y  a  ma  fille  ! 

CHAMBALOT 

Vous  lui  enseignerez  la  splendeur  de  l'énergie  qui 
vante  la  noblesse  de  sespassions.  Toi,  tu  lui  diras  que 
l'individu  se  doit  d'être  l'apôtre  de  ses  vrais  appétits 
au  lieu  de  les  nier  publiquement  pour  les  assouvir 
en  secret.  Tu  lui  diras  qu'il  vaut  mieux  dompter  les 
autres  que  se  dompter  soi-même. 

ADRIENNE 

Non,  nous  n'avons  pas  le  droit  d'engager  Gilberte 
dans  cette  lutte.  Je  lui  dois  ce  que  nos  parents  me  léguè- 
rent de  moralité. 

KERVIL 

Nous  n'avons  pas  le  droit.  Toute  passion  nous  de- 
meure interdite  parce  que  nous  appartenons  à  cette  en- 


LES    MOUETTES  120 

fant,  à  ma  femme,   parce  que  nous  sommes  dans  les 
liens  du  passé. 

CHAMB.VLOT 

Vous  prononcez  là  des  paroles  romaines...  Romai- 
nes!... Je  vous  admire  et  vous  me  stupéfiez.  J'ignorais 
la  survivance  de  gens  comme  vous.  Cependant  voici 
des  malles  dans  le  couloir. ..  Il  faut  prendre  un  parti... 
Et  si  vous  vous  épousiez? 

KEItVIL 

Comment? 

CHAMBALOT 

Si  Mme  Kervil  se  résignait  au  divorce. 

lvERVIL 

Jamais!  Elle  refusera.  Elle  m'aime.  Elle  m'aime,  la 
pauvre  femme!  Elle  m'aime... 

CHAMBALOT 

Présomptueux!  Sais-tu  si  elle  ne  préfère  pas  être 
affranchie...  Tu  te  vantes  de  lui  faire  un  gros  chagrin. 
Peut-être  t'aime-t-elle  moins  qu'elle  n'aime  ses  idoles. 
Peut-être  consacrer  sa  vie  au  salut  éternel  lui  semble- 
rait-il préférable  maintenant,  après  une  longue  expé- 
rience du  mariage;  car  les  difficultés  de  la  vie  l'ont 
lassée...  Le  confesseur  lui  promet  plus  que  tu  ne  peux 
promettre. 

KERVIL,  àAdrienne. 

Vous  croyez  cela? 

ADRIENNE 

Autant  que  j'ai  pu  le   deviner  à  certaines   de  ses 


l3o  LES    MOUETTES 

paroles,  elle  reporte  sur  son  dieu  les  aspirations  d'une 
maternité  déçue. 

KERVIL 

Elle  ne  m'a  jamais  dit  cela...  Jamais. 

CHAMBALOT 

Vous  ne  songez  pas  que  le  temps  fauche  les  minutes 
avec  une  implacable  célérité...  Il  faut  prendre  un 
parti...  Il  y  a  des  malles  dans  le  couloir! 

KERVIL 

Prendre  un  parti?  C'est  faire  une  victime. 

CHAMBALOT 

Sinon  tu  feras  deux  victimes.  (Il  montre  au  doigt  Adrienne 
et  Klm  vil ,  Sinon  tu  feras  des  milliers  de  victimes,  celles 
que  ton  sérum  pourra  sauver  plus  tard  après  le  divorce 
et  ses  conséquences. 

KERVIL 

Des  mots! 

CHAMBALOT 

La  Compagnie  des  Produits  pharmaceutiques  ne  m'a 
pas  répondu  comme  nous  l'espérions. 

KERVIL 

Ah!...  Eh  bien,  que  veux-tu? 

CHAMBALOT 

Écoute!  ta  femme  n'est  certainement  pas  celle  qu'il 
faut  à  un  homme  de  talent,  malgré  toute  sa  vertu... 


LES    MOUETTES  l3l 

ADRIENNE 

Est-il  possible  que  nous  tenions,  dans  nos  mains, 
mon  ami,  l'avenir  de  tant  d'existences  ressuscitées  par 
votre  génie,  et  peut-être  heureuses  ensuite?  Heureuses  ! 
Donnez-moi  vos  mains...  Songez- vous  aux  destins  qui 
reposent  dans  nos  mains  unies! 

CHAMBALOT 

Voilà,  dans  ces  quatre  mains,  le  sort  de  vies  innom- 
brables. A  toi,,  Kervil.  de  les  anéantir,  ou  non...  Allons  : 
choisis  ton  devoir!  Est-ce  de  compatir  à  la  peine  d'une 
seule  personne  ou  à  l'angoisse  de  mille  et  mille  morts? 

KERVIL,  à  Adrienne. 
Quel  sophiste  étonnant! 

ADRIENNE 

Etonnant. 

CHAMBALOT,  impatient. 

Pardon!  J'aligne  sous  vos  yeux  des  totaux.  A  vous 
de  reconnaître  le  plus  fort.  Deux  et  deux  font  quatre... 
Maintenant,  si  tu  veux  oublier  ton  arithmétique  ;  si  vous 
voulez  vous  boucher  les  yeux....  tant  pis  pour1  vous! 
tant  pis  pour  toi,  tant  pis  pour  ton  génie,  tant  pis  pour 
l'humanité!...  Je  vous  offre  le  bonheur  intime.  Vous 
hésitez.  Je  vous  offre  des  millions  pour  Gilberte.  Vous 
hésitez.  Je  dépose  dans  vos  mains  unies  le  sort  de  vies 
innombrables...  Vous  hésitez! 

KERVIL 

Il  faudrait  qu'Yvonne  aussi  pût  comprendre...  Et  qui 
lui  fera  comprendre? 


l32  LES    MOÛETLES 

CHAMBALOT 

Moi  !  je  la  délivrerai  du  mariage  pour  la  rendre  à 
son  idole,  comme  sa  piété  le  désire  en  silence. 

KERV1L 

Mais  non. ..  Tu  seras  le  bourreau  de  cette  malheureuse 
créature  !  Voilà  tout. 

CHAMBALOT 

Et  de  qui  ne  sommes^nous  pas  les  bourreaux?  Lors- 
que tu  reçois  les  quarante  sous  du  misérable  laboureur 
que  tu  viens  de  soigner,  ne  lui  arraches-tu  pas  les 
entrailles,  tortionnaire?...  Ayons  le  courage  d'être 
bourreaux  au  service  de  la  raison!  Ayons  ce  courage, 
Kervil  !  La  nature  a  semé  en  toi  le  germe  d'une  force 
que  tu  n';is  pas  le  droit  d'étouffer  dans  les  ténèbres 
d'un  pitié  lâche,  absurde  et  stérile!...  Tu  entends! 

ADKIEXXE 

Il  semble  ne  pas  avoir  tort... 

KERVIL 

Je  vous  en  supplie,...  ne  remuons  plus  rien  de  ces 
tristesses...  Soyons  seulement  l'un  près  de  l'autre  en 
silence,...  en  silence... 

(Chambalot  hausse  les  épaules  et  sort  en  claquant  la  porte.) 

ADRIENXE 

Oui...  en  silence...  Il  n'y  a  rien  à  vouloir  maintenant 

que  le  silence. 

(Ils  restent  un  long  moment  Ips  mains  dans  les  mains,  à  se  sourire 
douloureusement...  Puis  leurs  doigts  se  dénouent  prudemment,  car  un 
pas  est  entendu.) 


LES    MOUETTES  l33 

SCÈNE  III 
Les  Mêmes,  YVONNE 

YVONNE 

Jean  :  c'est  le  docteur  Goulven.  11  vient  chercher  la 
note  que  tu  lui  as  promise  pour  l'hôpital  de  Brest. 
Dans  l'étuve  la  température  baisse,  tu  devrais  aller 
voir  comment  les  cultures  s'accommodent  de  ce 
changement. 


KEUVIL 


J'y  vais. 


(Il  sort  précipitamment.) 


SCENE  IV 
YVONNE,  ADRIENNE. 

AD1UENNE 

Il  te  lient  au  courant  de  tous  ses  travaux.  Mon  mari, 
lui,  me  confinait  dans  mon  personnage  de  dame 
aimable  qui  préside  les  dîners.  Yvonne,  tu  pos- 
sèdes justement  ce  que  j'ai  tant  convoité. 

YVONNE 

J'ai  bien  d'autres  choses  à  t'envier,  moi! 


l34  LES    MOUETTES 

ADRIENNE 

Que  te  manque-t-il  puisque  le    docteur    te    confie 
tout.  La  fortune  ?  Il  va  l'atteindre.  ' 

YVONNE 

Dieu  le  veuille  ! 

ADRIEXXE 

S'il  avait  dispersé  son  patrimoine  dans  les  tripots, 
des  oncles  émus  l'aideraient  avec  indulgence. 

YVONNE 

Mais  il  n'est  qu'un  honnête   homme   qui  travaille. 
Cela  n'attendrit  personne. 

ADRIEXXE 

Il    faut   l'aimer  plus...  Plus...  Non  pour  toi,   mais 
pour  lui...  Plus. 

YVONNE 

Est-il  possible  de  l'aimer  plus? 

ADRIENNE 

Oui. 

YVONNE 

Je  ne  comprends  pas. 

ADRIENNE 

Tu  peux  l'aimer  plus. 

YVONNE 

Parles-tu  sérieusement  ? 


LES    MOUETTES  l35 

ADUIENNE 

On  peut  aimer  jusqu'au  sacrifice  de  son  amour 
même. 

YVONNE 

Je  m'estime  prête  à  tous  les  sacrifices. 

ADUIENNE 

A  tous? 

YVONNE 

A  tous.  Oui.  Je  le  crois. 

ADRIENNE 

On  croit  ça...  On  croit  ça...  Permets-moi  une 
supposition...  Imagine  que  demain  surgisse  l' Amé- 
ricaine de  roman,  la  femme  indépendante,  fantasque, 
férue  d'art  et  de  science.  Elle  a  entendu  parler  des 
travaux  du  docteur  Kervil.  Elle  entre.  Elle  dit  bruta- 
lement :  «  Je  suis  avide  de  renommée,  et  je  suis 
riche...  Divorcez...  épousez-moi...  Au  moyen  de  mon 
argent  votre  découverte  jusqu'à  présent  douteuse 
s'accomplit...  Vous  sauvez  enfin  des  milliers  d'exis- 
tences humaines,  et  moi  je  partage  votre  triomphe...  » 
Que  répondriez-vous,  tous  deux,  à  l'étrangère  fabu- 
leuse? 

YVONNE 

Je  ne  sais  pas.  Je  ne  sais  pas,  en  vérité...  Moi  je  ne 
sais  pas... 

ADUIENNE 

Tu  vois  bien  que  tu  pourrais  l'aimer  plus. 

YVONNE 

C'est  insensé,  ma  chère... 


l36  LES    MOUETTES 

ADRIEXXE 

Tu  l'aimes  pour  toi,  non  pour  lui,  pour  le  garder 
auprès  de  toi,  non  pour  qu'il  soit  heureux...  Pour  ton 
cgoïsme!...  Pardon:  car  l'amour  est  égoïste,  comme 
dit  M.  Ghambalot. 

YVOXXE 

Ne  me  parle  pas  de  cet  homme  qui  empoisonne  l'air 
avec  ses  paroles  impics. 

ADRIEXXE 

Conviens  pourtant  que  tu  pourrais  aimer  plus  ton 
mari,...  L'aimer  plus! 

YVONNE 

Si  je  consentais  au  divorce,  je  le  damnerais  avec 
moi... 

ADR1ENXE 

Ne  prêches-tu  pas,  d'habitude,  qu'en  se  vouant  à 
secourir  les  pauvres,  les  malades,  on  accomplit  l'œuvre 
la  plus  sacrée,  celle  qui  rachète  toute  faute?  Si  tu 
risques  ton  salut  dans  le  but  de  reprendre  à  la  mort  tant 
d'àmes,  le  Christ  te  condamnera-t-il?  Non. 

YVOXXE 

Je  ne  suis  pas  une  protestante  pour  discuter  les  lois 
des  pontifes. 

ADRIEXXE 

Allons  donc!...  C'est  une  défaite,  ma  chère, .c'est  une 
défaite...  Tu  sens  bien  que  l'on  vous  absoudrait  tous 
deux,...  puisque  vous  arracheriez  du  tombeau  tant 
d'âmes,  en  t'enfonçant  le  glaive  des  sept  douleurs  dans 


LES    MOUETTES  l3^ 

la  poitrine...  C'est  une  défaite... Tu  ne  l'aimes  pas  suffi- 
samment. Tu  choisis  le  prétexte  de  la  religion  pour 
dissimuler  ton  égoïsrne  qui  ne  veut  pas  du  sacrifice,  et 
qui  exige  son  époux  dans  son  lit. 

YVONNE 

Adrienne...  Quel  langage!...  Adrienne! 

ADRIENNE 

C'était  pour  rire...  Je  me  suis  emballée  en  jouant 
mon  rôle  d'Américaine  romanesque... 

YVONNE 

Adrienne,...  tu  ne  joues  pas  ici  la  comédie...  Non:  tu 
ne  joues  pas  la  comédie. 

ADRIENNE 

Quelle  idée?  Quelle  idée?... 

YVONNE 

Non,  Adrienne!  Ta  voix  m'avertit  que  tes  paroles 
masquent  une  vérité  hostile. 

ADRIENNE 

Yvonne,  tu  es  folle  ! 

YVONNE 

Ta  conduite  est  singulière...  Tu  ne  m'ôteras  pas  de 
l'esprit... 

ADRIENNE 

Mais  non,  Yvonne;...  mais  non...  Tute  troubles  inu- 
tilement... A  quoi  bon?...  Je  voulais  dire  seulement  que 
tu  es  une  sainte.  Alors,  si  un  tel  sacrifice  peut  sauver 

8. 


l38  LES    MOUETTES 

réellement  mille  et  mille  existences,  Yvonne,  si  tu  le 
pressentais,  peut-être  accepterais-tu  le  sacrifice...  Si 
lu  étais  une  sainte.  Puisque  ainsi,  tu  l'aimerais  plus... 
Yvonne...  Mais  c'était  une  fable  à  quoi  tu  t'es  laissé 
prendre  plus  que  de  raison... 

YVONNE 

Ah!  une  fable? 

ADRIENNE 

Une  simple  fable. (Elle  se  lève  et  sort  en  apercevant  Anne-Marie 
et  Marianne. 

YVONNE 

Seigneur!...    (Elle  prend  de  la  monnaie  dans  un  tiroir  et  fait 
signe  d'entrer  aux  servantes.) 


SCENE  V 
YVONNE,  ANNE-MARIE,  MARIANNE 

YVONNE 

Voilà  trente  francs,  pour  le  mois  d'Anne-Marie,  et 
huit  francs  qui  lui  reviennent  sur  le  compte  du  mois 
commencé...  Vous  êtes  bien  décidée?..  Vous  emmenez 
votre  nièce  ?  Voyez  comme  elle  a  du  chagrin. 

MARIANNE 

Son  oncle,  il  ne  veut  pas  qu'on  dise  des  méchants 
mots  sur  la  petite, da!...  Il  ne  veut  pas,c't'homme!...  je 
n'y  peux  rien.  Et  quand  il  a  quelque  chose  là,  c'est  pas 
ailleurs,  pour  sûr...  Puis  ça  l'amusera,  la  petite,  c'est  la 


LES    MOUETTES  l3o, 

belle  saison,  elle  mènera  les  vaches  à  la  pâture...  Elle 
m'aidera  pour  traire  sur  le  coup  de  cinq  heures,...  n'est- 
ce  pas,  Anne-Marie? 

ANNE-MARIE 

Oui,  ma  tante. 

MARIANNE 

On  retournera  le  fumier  ensemble,  n'est-ce  pas, 
Anne-Marie? 

ANNE-MARIE 

Oui...  ma  tante... 

YVONNE 

Enfin  cet  hiver  vous  me  la  renverrez? 

MARIANNE 

Oh  oui...  si  mon  homme  veut...  Il  n'a  plus  assez 
d'enfants  pour  aider.  Les  autres  sont  mariés,  par-ci  par- 
là;  son  fils  qui  restait  avec  nous,  voilà  que  ça  vient  sur 
les  deux  ans  qu'il  est  à  l'hôpital  pour  sa  grosseur  au 
genou  qui  a  été  écrasé  par  la  barrique  dans  la  cale  de 
la  Fée  bleue.  Voilà  sur  les  deux  ans  que  ça  ne  se  ferme 
pas,  la  plaie...  Ah!  les  enfants! 

YVONNE 

Vous  n'avez  pas  eu  de  chance,  non  plus. 

MARIANNE 

Alors  nous  voulons  envoyer  la  petite  travailler  à  la 
sardinerie.  Elle  gagnera  ses  soixante  francs.  Ce  sera 
toujours  ça,  puisque  le  fils  peut  pas  sortir  de  L'hôpital. 

YVONNE 

Dans  la  sardinerie  !  Y  pensez-vous  ? 


l4o  LES    MOLETTES 

MARIANNE 

Pour  sûr  elle  ne  sera  pas  dans  une  belle  maison 
comme  ici,  avec  de  beaux  vêtements,  mais  elle  s'y 
fera. 

YVONNE 

Jamais  ! 

MARIANNE 

Et  puis  quoi,  si  vous  aviez  des  pupilles,  vous  vou- 
driez aussi  gagner  sur  eux.  Ils  coûtent  assez  cher  quand 
ils  sont  petits. 

YVONNE 

Je  voudrais  d'abord  qu'ils  vivent  contents,  s'il  se  peut. 

MARIANNE 

Oui,  vous  dites  ça,  parce  que  vous   n'en  avez  pas. 

YVONNE 

N'envoyez  pas  votre  nièce  à  la  sardinerie.  Elle 
tomberait  malade. 

MARIANNE 

Les  autres  filles  y  vont  bien  ! . . .  Et  puis,  si  vous 
avez  des  vieux  habits...  pour  mon  homme,  ça  sert  tou- 
jours... Aux  champs,  il  n'a  pas  besoin  de  luxe... 

YVONNE 

J'y  songerai. 

MARIANNE 

C'est  ça,  des  vieux  souliers,  des  vieux  habits,  des 
vieilles  jupes,  moi  j'en  tire  toujours  profit.  A  vous 
revoir.  Anne-Marie,   ne   pleure  donc  pas,  ma   petite. 

^Anne-Marie  éclate  en  sanglots.) 


LES  MOUETTES  1^1 


SCENE  VI 
YVONNE,  CHAMBALOT. 

(Yvonne  range  son  livre  de  comptes  et  des  papiers  dans  l'armoire.) 
CHAMBALOT 

Votre  petite  femme  de  chambre  est  partie? 

YVONNE 

Sa  tante  vient  de  l'emmener...  Vous  vous  êtes  pru- 
demment tenu  à  l'écart,  jusqu'à  ce  que  la  charrette  eût 
tourné  le  coin. 

CHAMBALOT 

Moi?  Je  lisais  le  journal,  dans  le  jardin. 

YVONNE 

Vous  le  savez  :  c'est  à  cause  de  vous  qu'Anne-Marie 
s'en  va... 

CHAMBALOT 

Allons  donc? 

YVONNE 

Le  recteur  a  prévenu  son  oncle  qu'elle  se  laissait 
embrasser  dans  le  jardin...  par  un  monsieur.  Ce  mon- 
sieur, c'était  vous,  je  pense? 

CHAMBALOT 

Quel  cataclysme  ! 

YVONNE 

Treize  heures  par  jour  d'un  même  geste  ignoblement 


ifyl  LES    MOUETTES 

machinal,  Anne -Marie,  désormais,  arrachera  les  en- 
trailles à  des  centaines  de  poissons.  Elle  travaillera  les 
pieds  dans  l'eau,  jusqu'à  l'instant  de  la  phtisie  qui  la 
délivrera  quelque  jour...  Voilà  ce  que  peut  faire  un 
baiser,  M.  Ghamhalot. 

CHAMBALOT 

Pauvre  enfant! 

YVONNE 

Il  est  bien  temps  de  la  plaindre... 

CHAMBALOT 

Que  voulez-vous?...  Elle  m'aimait... 

YVONNE 

Taisez-vous...  Vous  dissimulez,  sous  le  mensonge  de 
ce  mot,  un  abominable  instinct! 

CHAMBALOT,    donnant  des  signes  d'impatience. 
Cet  instinct-là  nous  maîtrise. 

YVONNE 

Quand  noue  ne  voulons  pas  lui  résister. 

CHAMBALOT 

Et  pourquoi  résister? 

YVONNE 

Un  homme  de  votre  âge,  sachant  la  vie,  devrait-il 
sacrifier  des  petites  filles  innocentes  à  quelques  minutes 
de  fièvre? 

CHAMBALOT 

Le  plaisir  fut-il  pour  moi  seul? 


LES    MOUETTES  l43 

YVONNE 

Vous  avez  débauché  cette  enfant. 

CHAMBALOT 

Un  marin  m'avait  précédé  dans  ses  bonnes  grâces. 

YVONNE 

Vous  ne  me  ferez  pas  entendre  quelle  était  vicieuse. 
Je  la  connais. 

CHAMBALOT,  narquois. 

Vicieuse?  Non,  mais  soumise  aux  forces  de  la 
nature  qui  poussent  toute  fille  à  l'amour,  père  des 
races  et  des  peuples. 

YVONNE 

Votre  caprice  a  perdu  cette  douce  créature. 

CHAMBALOL 

Ce  n'est  pas  moi.  C'est  le  curé...  On  ne  se  cache 
pas  derrière  les  haies  pour  guetter  ce  qui  se  passe  dans 
les  jardins. 

YVONNE 

Le  pasteur  arraehe  au  loup  ses  brebis  comme  il 
peut. 

CHAMBALOT 

Alors  j'ai  commis  un  crime  bien  noir?...  Que 
V.Oulez-VOUS?  Ça  peut  arriver  à  chacun.  Je  m'en 
consolerai. 

y  vo\  m: 

D'abord,  vous  accomplirez,  je  prose,  rotre  devoir 


I  1  )  LES    MOUETTES 

CIIAMHALOT 

Lequel,  s'il  vous  plaît  ? 

YVONNE 

Vous  reprendrez  cette  jeune  fille  à  ses  tuteurs  en  les 
dédommageant.  Tous  la  ferez  instruire,  et  puisque 
vous  êtes  veuf,  libre... 

CIIAMHALOT 

Non?  Non?...  Vous  rêvez,  madame  Kervil...  Moi 
Chambalot,  j'épouserais  votre  petite  bonne.  Oh!  la... 
la...  la! 

YVONNE 

Vous  préférez  la  tuer? 

CIIAMHALOT 

C'est  son  père  qui  l'assassinera. 

YVONNE 

Vous  n'aimez  donc  pas  Anne-Marie? 

CIIAMHALOT 

C'est  une  bonne  petite!  Voulez-vous  que  nous  lui 
louions  une  boutique  d'herboriste  ?  Ma  compagnie  la 
commanditera  pour  un  millier  de  francs.  Elle  sera 
dépositaire  de  l'Iode  Chambalot,  avec  i5  p.  ioo  sur  la 
vente. 

YVONNE 

Écoutez-moi,  si  vous  ne  réparez  point  moralement, 
moralement,  vous  entendez,  je  vous  accuserai  comme 
uu  personnage  déloyal. 


LES    MOUETTES  l45 

CIIAMBALOT 

Déloyal!...  Mais  je  n'admets  pas  ce  mot...  Une 
gamine  qui  a  fait  sa  première  communion  n'ignore  pas 
que  si  l'on  badine  avec  les  messieurs,  ça  brûle... 
Anne-Marie  s'est  amusée  autant  que  moi.  Je  ne  lui 
dois  rien. 

YVONNE 

L'enjeu  n'était  pas  le  même... 

CHAMBALOT 

Voyons,  madame  Kervil,  vous  n'êtes  pas  si  j)ieuse. 
si  honnête,  si  pudique,  si  chaste,  que  vous  ne  deviniez 
les  choses.  A  supposer  que  je  n'aie  pas  séduit  Anne- 
Marie,  un  autre,  quelque  butor  de  village,  y  eût 
réussi  pendant  l'absence  du  matelot...  Autant  moi 
qu'un  autre. 

YVONNE 

J'avais  charge  d'âme.  Je  me  juge  responsable  de  ce 
qui  arrive  dans  ma  maison.  Vous  m'insultez  en  n'y 
prenant  pas  garde. 

CIIAMBALOT 

Oh!  oh!  ne  vous  fâchez  pas...  Tout  est  permis  en 
amour. 

YVONNE 

Est-ce  le  véritable  amour  celui  qui  prend  tout  et  ne 
donne  rien?... 

CHAMBALOT 

Pardon!  J'offre  une  commandite  de  cinquante  louis 
et  le  dépôt  de  l'Iode  Ghambalot  avec  i5  p.  ioo  sur  la 
vente.  Jolie  situation  pour  une  petite  bonne. 


l46  LES    MOUETTES 


YVONNE 


Ce  n'est  rien  pour  vous;  c'est  très  peu  pour  votre 
société!  Anne-Marie,  elle,  ne  possède  que  sa  réputa- 
tion. Vous  prétendez  conclure  un  bon  marché  au 
bénéfice  de  votre  égoïsme. 

CHAMBALOT 

Mais  l'amour  ne  fut  jamais  qu'un  égoïsme  très 
audacieux  qui  s'empare  de  sa  proie  et  la  soumet  à  sa 
passion. 

YVONNE 

Le  sacrifice  de  soi-même  pour  le  bonheur  de  l'autre, 
voilà  seulement  ce  que  je  nomme  l'amonr. 

CHAMBALOT 

Quelle  erreur!  L'amour  n'exige-t-il  pas  la  fidélité, 
n'accapare-t-il  pas  jalousement  toutes  les  forces  d'au- 
trui?  Ce  mauvais  maître  tue  l'esclave  fugitif.  Lisez 
donc  les  journaux. 

YVONNE 

Les  journaux  ne  publient  que  les  crimes.  Ils  oublient 
la  vertu  parce  que  c'est  l'ordinaire,  grâce  à  Dieu  ! 

CHAMBALOT 

Si  par  hasard,  exténué  de  misère,  je  tue  celui  qui 
m'empêche  de  voler  pour  manger,  on  me  coupe  le  cou. 
Mais  si,  désireux  d'affirmer  mon  pouvoir  demain  sur 
Anne-Marie,  je  la  poignarde  pour  l'avoir  prise  en  flirt 
avec  son  matelot,  la  sympathie  des  jurés  m'acquitte,  le 
monde  m'excuse  et  m'accueille.  Même  il  me  recherche. 


LES    MOUETTES  ifo 

YVONNE 


Un  certain  monde. 


CHAMBALOT 


Je  dis  :  le  monde.  Les  coutumes  de  presque  tous  les 
pays  reconnaissent  le  droit  de  meurtre  sur  qui  l'on 
assure  aimer.  C'est  la  preuve,  par  le  consentement 
universel,  que  l'amour  semble  à  tous,  et  légitimement, 
l'égoïsme  suprême,  l'égoïsme  assassin. 

YVONNE 

Non!... 

CHAMBALOT 

Si!...  Vous  croyez  chérir  votre  mari? 

YVONNE 

Je  ne  crois  pas,  j'en  suis  sûre...  Alors,  vous  méjugez 
égoïste  ? 

CHAMBALOT 

Oui. 

YVONNE 

Eh  bien,  vous  m'intéressez.  Et  vous  n'êtes  pas 
le  seul,  dans  cette  maison. 

CHAMBALOT 

Ecoutez  :  Que  lui  manque-t-il  pour  mener  vers  leur 
fin  ses  travaux,  pour  sauver,  comme  vous  dites,  «  mille 
et  mille  existences  »? 

YVONNE 

Il  manque  d'argent. 


i48 


LES  ALOUETTES 


CHAMBALOT 

Il  manque  aussi  de  santé. 

YVONNE 

Oui,  de  santé... 


Évidemment. 

Il  se  plaint? 

Oui. 

A  vous  ? 


CHAMBALOT 


YVONNE 


CHAMBALOT 


YVONNE 


CHAMBALOT 


J'aurais  voulu  lui  supprimer  les  soucis,  lui  faciliter 
un  repos  très  nécessaire.  Malheureusement  les  admi- 
nistrateurs de  ma  société  appréhendent  que  les  forces 
de  Kervil  l'abandonnent  avant  qu'il  ait  abouti. 

YVONNE 

Est-ce  possible? 

CHAMBALOT 

Remettez-vous,  madame  Kervil. 

YVONNE 

Rien  ne  serait  plus  à  tenter  ? 

CHAMBALOT 

Peu  de  chose,  de  ce  côté-là... 


LES    MOUETTES  l49 

YVONNE 

Et  ailleurs? 

CHAMBALOT 

Adrienne  Darnot  estime  infiniment  votre  mari.  Elle 
apprécie  la  valeur  de  ses  études... 

YVONNE,  rageuse. 
J'en  suis  certaine,  très  certaine... 

CHAMBALOT 

Eh  bien...  Elle  m'a  prié  d'agir  auprès  de  vous,  de 
vous  proposer... 

YVONNE 

Elle  vous  a  prié...  Oh! 

CHAMBALOT 

Vous  craignez  pour  la  paix  de  votre  ménage? 

YVONNE 

Même  si  je  consentais  à  cette  humiliation,  Jean  refu- 
serait... Il  ne  peut  recevoir  l'argent  dune  femme  qui 
le  courtise... 

CHAMBALOT 

Alors  :  ni  vous,  ni  Kervil  n'accepterez?... 

YVONNE 

Non! 

CHAMBALOT 

Je  n'approuve  pas,  mais  je  comprends... 

YVONNE 

L'honneur  tout  de  même  vaut  mieux... 


l5o  LES    MOUETTES 

CHAMBALOT 

C'est  une  opinion...  une  bonne  vieille  opinion.  Toute- 
fois n'oubliez  pas  que  l'offre  de  votre  cousine  est  déter- 
minée par  le  désir  de  voir  l'intelligence  de  Gilberte  se 
fortifier,  grâce  aux  leçons  quotidiennes  du  docteur. 
C'est  une  manière  de  préceptorat  qui  mérite  salaire. 

YVONNE 

Un  autre  sentiment  la  possède  aussi! 

CHAMBALOT 

1    Et  vous  vous  défendez!...   L'amour  est  tellement 
égoïste. 

YVONNE 

Qu'avez-vous  dit? 

CHAMBALOT 

Rien...  qu'une  idée  générale. 

YVONNE 

Alors,  vous  m'accuserez  d'égoïsme  si  je  ne  me  prête 
pas  à  des  manœuvres  qui  doivent  amener...  Quoi'?... 
Mon  divorce? 

CHAMBALOT 

Divorcer,  vous? 

YVONNE 

Adrienne  m'y  invitait  tout  à  l'heure  d'une  manière 
presque  directe. 

CHAMBALOT 

Une  femme  amoureuse  ne  cède  pas  son  mari  à  une 
autre,  même  si  la  vie  de  ce  mari  doit  être  triste  et  ma- 


LES    MOUETTES  l5l 

ladive  en  demeurant  dans  le  devoir;  même  si  l'autre 
peut  soustraire  ce  mari  à  la  mort. 

YVONNE 

Go  n'est  pas  seulement  ma  vie  humaine,  c'est  ma  vie 
éternelle  qu'elle  demande. 

CHAMBALOT 

On  ne  sacrifie  pas  son  avenir  terrestre  et  céleste 
pour  l'amour  d'un  être  cher,  et  le  plus  cher.  Je  vous 
le  démontrais  tout  à  l'heure  quand  vous  me  reprochiez 
de  ne  pas  assujettir  mon  existence  aux  ambitions  de 
votre  petite  bonne... 

YVONNE,  interdite. 

Ce  n'est  pas  la  même  chose.  Je  ne  prétends  pas 
gâcher  toute  la  vie  d'une  enfant  pour  rassasier  un  ins- 
tinct, moi... 

CHAMBALOT 

Non  ;  mais  pour  satisfaire  à  la  jalousie  de  votre 
affection,  vous  refusez  évidemment  de  sauver  votre 
mari.  Il  n'y  a  qu'une  nuance. 

YVONNE 

Est-il  une  comparaison  possible  entre  le  cas  de  Jean 
que  je  veux  garder  et  celui  d'Anne-Marie  que  vous 
abandonnez. 

CHAMBALOT 

Adrienne  Darnot  vous  reprochera  de  compromettre 
la  santé,  l'avenir  de  votre  mari,  comme  vous  me  repro- 
chez de  compromettre  la  santé,  l'avenir,  de  cette  petite 
fille.  Du  reste,  notre  double  égoïsme  a  raison. 


l52  LES    MOUETTES 

YVONNE 

Notre  égoïsme  !  notre  égoïsme  ! 

CHAMBALOT 

Oui.  Vous  n'entrevoyez  pas  de  motifs  pour  renoncer 
au  contrat  qui  lie  Kervil  à  votre  sort,  quand  bien 
même  il  s'agirait  de  sa  vie.  Je  n'entrevois  pas  davantage 
le  motif  de  renoncer  à  ma  liberté  joyeuse  parce  qu'Anne- 
Marie  s'est  plu  auprès  de  moi;  et  quand  bien  même 
il  s'agirait  de  sa  vie. 

YVONNE 

Alors,  je  suis  la  même  que  vous,  moi,  en  refusant  le 
divorce,  moi,  comme  vous  refusez  le  mariage,  vous?... 

CHABALOT 

Si  vous  me  permettez  de  le  croire,  je  le  crois  en 
effet. 

YVONNE 

La  même  que  vous? 

CHAMBALOT 

La  même  ! 

(Un  long  silence .  —  Elle  se  lève  et  marche.) 

YVONNE 

Alors,  c'est  que  je  me  fourvoie;  c'est  que  je  n'accom- 
plis pas  mon  véritable  devoir.  Si  je  vous  ressemble, 
c'est  que  je  suis  indigne  de  moi. 

CHAMBALOT 

Vous  auriez  pu  me  laisser  vous  dire  cette  politesse, 
chère  madame. 


LES    MOUETTES  l53 


YVONNE 


C'est  vrai!  J'ai  raisonné  comme  vous  raisonnez... 
Mais  non  :  il  y  a  la  religion. .. 

CHAMBALOT 

Si  vous  voulez...  Adrienne  vous  prouvera  simplement 
que  vous  n'osez  pas  sacrifier  ce  que  vous  appelez  votre 
vie  éternelle,  et  cela  par  égoïsme,  parce  que  vous  pré- 
férez connaître  les  félicités  célestes. 

YVONNE 

Mais,  je  ne  peux  pas;...  mais  je  ne  peux  pas... 

CHAMBALOT 

Évidemment,  vous  ne  pouvez  pas.  A  votre  place,  je 
ne  pourrais  pas  non  plus. 

YVONNE 

D'abord  Jean  consentirait-il  à  me  laisser  là,  seule, 
misérable  et  désolée  ?  Jean  m'aime  encore.. .  Et  s'il  ne 
m'aime  plus,  son  devoir  d'honnête  homme  lui  défend 
de  me  laisser  pour  de  l'argent  et  pour  du  vice... 

CHAMBALOT 

Non  :  pour  tous  les  moribonds  qu'il  parviendra 
plus  tard  à  guérir.  Son  devoir  de  savant  lui  ordonne 
de  tout  immoler  à  cela,  l'amour  même  et  la  famille;... 
et  tout. . .  et  tout  ! . . . 

YVONNE 

Et  tout!...  Alors  je  suis  perdue.  .  je  suis  perdue  sans 
rémission... 


l54  T'ES    MOUETTES 

CHAMBALOT 

Vous  n'allez  pas  céder,  j'imagine  aux  calculs  de 
Mme  Adrienne. 

YVONNE 

Non...  non!  Ah!  je  n'en  sais  rien...  je  ne  sais  plus... 
je  ne  sais  plus  rien...  rien,  moi! 

CHAMBALOT 

Voilà  qui  me  surprendrait,  par  exemple...  vous 
seriez  assez  faible  pour  ça? 

YVONNE 

Assez  faible!...  à  moins  que  je  ne  devienne  assez 
forte,. . .  assez  forte  pour  remplir  un  tel  devoir  ;...  si  c'est 
là  mon  devoir. 

CHAMBALOT 

J'espère  bieu,  ma  pauvre  amie,  que  vous  ne  com- 
mettrez pas  cette  erreur  absurde. 

YVONNE 

Est-ce  une  erreur?  Est-ce  une  erreur?  Jean  va 
s'affaiblir  et  mourir...  Voilà  le  fait  réel...  le  fait  posi- 
tif... Rien  de  mon  affection  ne  peut  le  sauver...  Ni  lui. 
ni  les  milliers  de  victimes  que  protégera  demain  son 
génie.  Je  suis  incapable,  incapable  de  lui  préparer  ce 
repos  nécessaire,  de  chasser  d'ici  les  ennuis  et  les 
peines  qui  le  minent,  qui  le  détruisent...  Telle  est 
l'évidence...  L'évidence...  C'est  comme  si  je  n'avais, 
devant  ces  calamités,  ni  volonté,  ni  cœur,  ni 
membres,  ni  paroles...  C'est  comme  si  j'étais,  devant 


LES    MOUETTES  l55 

cette  calamité,  un  cadavre  déjà...  un  cadavre,  oui, 
un  cadavre  inerte,  stupide,  inutile,  un  cadavre...  Et 
puis,  de  l'autre  côté,  voici  celle  qui  tient  dans  ses 
mains  la  fortune,  et,  dans  son  cœur,  l'amour;  et  un 
amour  capable,  le  sien,  de  reprendre  à  la  mort, 
l'homme  que  j'adore  plus  que  tout...  Elle  peut,  elle... 
Elle  peut...  Moi,  je  ne  puis  pas...  Et  vous  me  deman- 
dez si  je  dois  sacrifier  la  vie  de  Jean  comme  vous  avez 
sacrifié  la  vie  de  la  servante...  Et  si  je  réponds  :  «  Non, 
non,  je  ne  le  puis  pas  »,  si  ma  conscience  crie  :«  La 
charité  veut  que  tu  t'immoles  pour  celui  qui  ressus- 
citera afin  de  racheter  les  hommes  de  la  maladie  et  de 
la  mort,  »  si  ma  conscience  crie  cela  par  la  voix  de 
Dieu  même,...  vous  me  dites,  vous,  que  je  suis  dans 
l'erreur...  dans  l'erreur!...  Non,  non,  ce  n'est  pas  l'er- 
reur... C'est  effroyable,  c'est...  ce  n'est  pas  l'erreur... 
(Elle  tombe  dans  un  fauteuil  et  éclate  en  sanglots.) 

CHAMBALOT 

Mais  si...  Voyons  :  ai-je  accepté, moi,  de  sacrifier  ma 
vie  à  celle  de  votre  petite  bonne? 

YVONNE 

Voilà  bien  la  preuve  même  que  la  vérité  morale  est 
dans  ma  nouvelle  résolution  puisqu'elle  se  trouve  con- 
traire à  vos  actes  que  je  réprouve... 

CHAMBALOT 

Ma  chère  amie... 

YVONNE 

Je  voudrais  voir  Jean?  Il  est  au  laboratoire?... 

(Elle  se  lève. 


l56  LES    MOUETTES 

CHAMBALOT 

Il  est  enfermé  avec  son  confrère  de  Brest.  Je  con- 
nais ce  bavard...  Il  va  vous  accabler  de  ses  compli- 
ments et  de  ses  politesses. 

YVONNE 

Ça  ne  fait  rien... 

CHAMBALOT 

Voulez-vous  que  j'aille  chercher  Kervil?  J'occuperai 
l'importun  et  je  reconduirai. 

YVONNE 

Oui! 

CHAMIÎALOT 

Je  vous  envoie  Kervil...  Ne  lui  parlez  de  vos  folies. 


SCENE  VII 


YVONNE,  KERVIL 

Yvonne  reste  seule  quelques  instants  à  contempler  la  mer  en  tremblant, 
puis  le  tableau  de  piété. 


KERVIL 

Tu  pries? 

YVONNE 

La  vie  du  Seigneur  n'était  qu'une  vie  devant  les  mil- 
lions de  vies  que  sa  mort  a  rachetées.  Le  Christ  répond 
à  toutes  les  questions. 


LES    MOUETTES  107 

KERVIL 

Eh  bien? 

YVONNE 

Il  ne  fautrien  omettre,  vois-tu,  pourt'assurer  un  repos 
après  lequel  tu  reprendras  tes  travaux  avec  une  vigueur 
certaine. 

KERVIL 

Tu  connais  donc  un  moyen,  ma  pauvre  chérie?...  Un 
moyen? 

YVONNE 

Adrienne... 

KERVIL 

Que  vas-tu  dire? 

YVONNE 

Ce  que  tu  penses...  ce  que  tu  penses  depuis  long- 
temps déjà...  ce  qui  t'apparait  comme  un  rêve  de  féli- 
cité enfin  conquise... 

KERVIL 

Quoi? 

YVONNE 

Tu  vas  épouser  Adrienne...  Sa  fortune  te  sauvera, 
car  nous  allons  divorcer. 

KERVIL 

Divorcer?...  Non. 

YVONNE 

Ne  joue  pas  l'étonnement.  Je  te  supplie  d'être  sin- 
cère à  cette  heure...  Rien  ne  peut  te  surprendre,  dans 
cette  parole,  que  ce  fait  de  l'entendre  par  ma  bouche... 


l58  LES    MOUETTES 

KERVIL 

Qui  t'a  inspiré  cette  folie? 

YVONNE  - 

Adrienne...  Oui...  Va,  j'aurai  la  force  de  porter  ma 
croix  à  toutes  les  stations  de  mon  calvaire.  Aussi  ne  me 
plains  pas;  j'aurai  la  force,  comme  Lui. 

KERVIL 

Yvonne!...  Yvonne!...  il  s'assied  près  d'elle  et  lui  baise  les 
mains.) 

YOVNNE 

11  ne  faut  pas  surtout  que  meure  ton  génie. 

KERVIL 

Tu  délires...  Je  ne  t'abandonnerai  pas. 

YVONNE 

Ton  cœur  ne  le  veut  pas,  sans  doute,  mais  ta  raison 
l'exige... 

KERVIL 

Ma  raison? 

YVONNE 

Tu  m'as  donné  ma  part  de  bonheur,  va! 

KERVIL 

Je  ne  te  quitterai  pas . . . 

YVONNE 

Seules  des  paroles,  nobles,  droites  et  franches  sont 


LES    MOUETTES  l59 

de  mise  en  cet  instant...  Ne  nous  mentons  pas...  Ne 
nous  mentons  pas...  Ton  esprit  réclame  ce  que  ta 
bouche  refuse. 

KERVIL 

Tu  me  stupéfies  ! 

YVONNE 

Tu  me  connais.  Tu  sais  comme  sont  irrévocables 
les  résolutions  de  ma  piété.  Je  te  le  jure  :  je  veux,  pour 
mon  salut  de  chrétienne  charitable,  je  veux  que  tu 
sauves  les  victimes  des  maladies;  je  veux  que  nous  di- 
vorcions, et  que  tu  épouses  cette  femme...  Je  te  le  jure  ! 

KERVIL 

Nul  amour,  nulle  fierté  ne  consentirent  jamais  à  de 
telles  séparations. 

YVONNE 

Je  t'aime  pour  toi  plus  que  pour  moi.  Comprends 
bien... Mon  affection  n'est  pas  égoïste.  Elle  te  préfère  à 
elle-même...  Je  t'aime  pour  toi  plus  que  pour  moi. 

KERVIL 

Gela  n'est  pas  humain. 

YVONNE 

Cela  est  chrétien  pourtant...  Des  saintes  eurent  des 
des  vertus  plus  singulières. 

KERVIL 

Tu  commences  à  me  préférer  ton  dieu,  Yvonne.  Et 
tu  trouves  un  prétexte  pour  te  réfugier  dans  ta  foi. 


l6o  LES    MOLETTES 


YVONNE 


Je  ne  t'aime  plus  !  Est-ce  que  je  ne  t'aimais  pas  quand 
tu  partais  pour  les  longs  voyages  dans  les  mers  péril- 
leuses? Est-ce  que  je  ne  t'aimais  pas  quand  tu  m'as 
laissée  pour  la  guerre  de  Chine?  Est-ce  que  je  ne 
t'aimais  pas? 

KERVIL 

Oh!  si,  tu  m'aimais... 

YVONNE 

Cependant  je  ne  te  retenais  pas...  Ne  crois-tu  pas 
que  j'ai  souffert  toutes  les  angoisses  pendant  les  sai- 
sons où  chaque  flot  livide  venu  du  large  sous  les  cris 
des  mouettes,  je  l'interrogeais  tremblant  qu'il  ne  me 
rendit  ton  corps  dans  un  linceul  d'écume...  Et  cepen- 
dant tu  es  reparti,  comme  tu  vas  repartir,  encore!... 
Et  je  t'ai  laissé  repartir  sans  troubler  l'air  de  mes  dou- 
leurs parce  qu'il  fallait  donner  l'exemple  aux  femmes 
et  aux  mères  de  tes  matelots ,  comme  il  faut  donner 
l'exemple,  encore! 

KERVIL 

Alors,  tu  m'aimais!...  Tandis  que  maintenant,  excé- 
dée de  souffrances  tu  te  confies  à  d'autres,  à  tes  con- 
fesseurs. 

YVONNE 

A  d'autres?  Non.  Je  t'aime  plus  aujourd'hui.  Va  donc 
accomplir  ton  devoir.  Je  t'accompagne  vaillamment 
jusqu'au  seuil  de  ta  vie  nouvelle...  Et  j'implore  de  toi 
une  seule  chose.  Ne  soupçonne  pas  ma  passion  de 
faiblir,  Crois  qu'à  toute  heure  je  demeurerai  celle  qui 


LES    MOUETTES  l6l 

regardera  le  chemin  par  lequel  tu  pourrais  revenir.  — 
qui  sait?  —  un  soir  de  triomphe,  pour  m'embrasser  sur 
le  front  devant  celle  qui  te  devra  l'orgueil  d'une  mère 
heureuse  et  d'une  femme  illustre...  Elle  t'aimera  pour 
elle,  je  t'aimerai  pour  toi!...  Et  ce  sera  ma  victoire  sur 
elle. 

KERVII  ,  ébloui. 

Yvonne,  ce  que  tu  crées  là  c'est  indicible,  c'est  plus 
grand  que  tout!...  Je  travaillerai,  et  jusqu'à  ce  que  tu 
aies  ton  nom  dans  l'histoire  de  la  science...  Tout  t'ap- 
partient de  moi. 

YVONNE 

Tout  de  ton  cœur.  Rien  de  ton  esprit. 

KERVIL 

N'en  doute  pas,  Yvonne,  je  te  supplie  de  n'en  pas 
douter  :  tout  de  mon  cœur,  et  tout  de  mon  esprit. 
Adrienne,tu  le  pressens  bien,  Adrienne,...  c'est  une 
amie,  une  amie  intelligente,  une  mère  qui  veille  sur 
l'éducation  de  sa  fille,  une  mère  qui  prépare  l'âme  de 
sa  fille,  en  me  choisissant...  Tu  le  sais  bien,  Yvonne... 
Sans  cela,  tu  n'aurais  pas  consenti...  Tu  n'aurais  pas 
consenti,  n'est-ce  pas?  Oh  !  quelle  preuve  de  passion 
tu  m'offres! . ..  quelle  preuve...  Et  tune  mesures  pas 
toute  la  portée  de  ton  action.  Examine  mes  ongles 
violets...  Voici  le  sang  veineux  qui  ne  circule  plus,  qui 
ne  peut  plus  se  régénérer...  Touche  mes  cheveux  secs 
et  qui  se  cassent  :...  c'est  le  signe  de  la  mort  des  pig- 
ments... Mes  pieds  se  glacent,  car  ils  ne  reçoivent  plus 
la  chaleur  des  centres...  Je  te  cachais  cela...  Je  ne  t'a- 


162  LES    MOUETTES 

vertissais  pas...  Je  me  gardais  de  t'effrayer.  Toi  aussi, 
tu  as  ressuscité  Lazare... 

(Il  lui  couvre  les  mains  de  baisers.) 

YVONNE 

C'était  donc  vrai...  Seigneur...  c'était  donc  vrai? 
Jean  !  (Elle  l'embrasse  et  l'étreint  furieusement.)  C'était  donc 
vrai?... 

KERVIL 

Oui.  Tu  me  fais  présent  de  la  vie  que  j'allais 
perdre,...  de  la  vie!  Je  n'espérais  plus  entendre,  au 
printemps  la  mer  retentir.  Je  ne  l'espérais  plus, 
Yvonne.  Et  voici  que  je  l'espère  encore...  Le  monde 
n'aura  point  péri  pour  mes  yeux  ! 

YVONNE 

Tu  vas  te  soigner,  dis,  je  le  veux...  tu  vas  te  soi- 
gner... tout  de  suite...  Tu  vas  partir  tout  de  suite. 

KERVIL 

Je  soulève,  tu  sais,  la  pierre  du  sépulcre  avec  les 
milliers  de  souffrants  que  ie  ressusciterai  peut-être. 

YVONNE 

Mon  pauvre  Jean  ! 

KERVIL 

Nous  avons  tant  souffert  ensemble...  Te  quitter  le 
jour  où  cette  preuve  de  dévoûment  m'exalte  au  delà 
de  tout.  Dire  que  la  science  seule  ne  sauve  pas,  qu'il 
faut  l'argent. 

(Ils  restent  embrassés  en  sanglotant.' 


LES    MOUETTES  l63 

Yvonne,  ma  chérie,  je  sens  tous  les  nerfs  trembler 
dans  ton  corps. 

YVONNE,  la  voix  pleine  de  larmes. 
Tout  de  même,  tu  n'as  pas  été  gentil. 

KERVIL 

Oh! 

YVONNE 

Tu  aurais  pu  m'expliquer,  toi  !  Tandis  que  c'est  elle 
qui  m'a  dit...  C'est  elle,  une  étrangère  qui  m'a  dit... 
Non,  tu  n'as  pas  été  gentil. 

KERVIL 

Comment,  moi,...  moi  qui  t'aime,  aurais-je  pu  te  pro- 
poser une  pareille  torture  ? 

YVONNE 

Non,  tu  n'as  pas  été  gentil.  (Elle  sanglote.) 

KERVIL 

Yvonne,  Yvonne,  je  préférerais  tout  à  une  lâcheté... 

YVONNE  * 

Quelle  lâcheté? 

KERVIL 

Celle  d'écraser  sous  le  faix  de  la  douleur  une  pauvre 
sainte,  trop  indulgente. 

YVONNE 

Ne  t'occupe  pas  de  cela...  Tu  dois  avant  tout  sauver 
tant  de  victimes  ! 


l64  LES    MOUETTES 

KERVIL 

Te  voici  bientôt  seule,  sans  fortune...  sans  amour... 
abandonnée,  trahie...  Gomment  supporterai-je  la  certi- 
tude de  ton  supplice? 

YVONNE 

Tu  ne  m'as  pas  trahie...  Je  t'ai  moi-même  conseillé 
ton  devoir. 

KERVIL 

Le  devoir  ne  serait-il  pas  de  respecter  ma  promesse 
de  mari. 

YVONNE 

Tes  devoirs  de  savant  l'emportent. 

KERVIL 

Je  le  pensais  tout  à  l'heure. . .  Maintenant  il  me  semble 
que  cela  peut  devenir  un  prétexte  pour  me  débarrasser 
de  notre  peine  commune,  et  laisser  tout  le  poids  sur 
tes  épaules.  D'abord,  puisque  tout  arrive  :  une  expé- 
rience peut  révéler  un  fait  qui  jette  bas  mon  hypothèse 
de  laboratoire. 

YVONNE, 

11  y  va  de  ta  vie. 

KERVIL 

N'y  allait -il  pas  de  ma  vie  quand  je  soignais  les 
matelots  à  l'hôpital  de  la  Yera-Cruz,  et  dans  l'infirmerie 
du  Surcouf.  N'y  allait-il  pas  de  sa  vie  quand  mon  père 
avec  vingt  hommes  marcha  sur  les  sept  cents  Annamites 
qui  les  massacrèrent.  Ne  me  regarde  pas  ainsi  avec  tes 
yeux  de  torturée. 


LES    MOUETTES  l65 

YVONNE  épuisée. 

Tu  aimes  Adrienne...  Elle  t'aime...  Eh  bien... 

KERVIL 

Je  veux  prendre  garde  au  contraire  que  le  vice  ne  me 
détourne  pas  du  vrai. 

YVONNE 

Il  faut  que  ton  génie  subsiste,  c'est  la  raison  supé- 
rieure de  notre  acte. 

KERVIL 

Que  pensera  Gilberte  quand  on  lui  dira  :  «  Cet 
homme  qui  enseigne  le  Bien,  il  a  laissé  dans  une 
misérable  bourgade  de  Bretagne  la  femme  qui  lui 
avait  prodigué  sa  jeunesse,  tout  son  amour  sincère,  tout 
son  dévoûment  d'épouse  et  d'amante.  Il  l'a  laissée  afin 
de  suivre  celle  qui  l'aidait,  qui  le  payait...  Il  a  livré  sa 
femme  au  désespoir  pour  obtenir  de  l'argent,  de  la  puis- 
sance et  de  la  volupté...  »  Vraiment,  espères-tu,  Yvonne, 
que  cet  exemple  puisse  conseiller  à  Gilberte  Darnot 
d'être  une  personne  morale  selon  notre  conscience,  la 
tienne,  la  mienne?  L'espères-tu  vraiment?  Tu  né 
réponds  pas. 

YVONNE 

Te  t'en  prie,  Jean  :  sauve  l'avenir  de  ton  génie. 

KERVIL 

Adrienne  me  tente  trop  pour  que  le  désir  de  satisfaire 
un  instinct  ne  m'ait  pas  abusé.  Je  l'apprends  à  cette 
heure,  où  tu  pantelles  sur  cette  table...  Je  ne  veux  pas 


l66  LES    MOUETTES 

compter  parmi  ceux  qui  disent  ignoblement  :  «  Tout 
est  permis  en  amour  »,  et  qui  s'en  vont  riant  des 
larmes,  ensanglantant  les  cœurs,  détruisant  les  félicités 
autour  d'eux  pour  assouvir  un  très  humble  instinct  paré 
de  mensonges  lyriques  !  Yvonne,  laisse-moi  baiser  ta 
bouche  et  tes  sanglots. 

YVONNE 

Puisque  tu  ne  m'aimes  plus,  va-t'en,  va-t'en. 

KERVIL 

Yvonne  ! 

YVONNE 

Va-t'en  puisque  tu  ne  m'aimes  plus...  Laisse-moi 
seule  du  moins... 

KERVIL 

Non!  Adrienne  me  choisit  pour  donner  à  sa  fille  un 
caractère.  Je  ne  pourrais  lui  donner  qu'une  âme  qui 
meurtrit,  qui  tue«un  être  de  bonté... 

YVONNE 

Va-t'en,  puisque  tune  m'aimes  plus. 

KERVIL 

Je  t'aime  autrement,  Yvonne,  autrement.  Je  t'aime  à 
genoux,...  au  lieu  de  f  aimer  dans  mes  bras...  Gomme 
ton  cœur  bat  lourdement,  ma  chérie. 

YVONNE 

Va-t'en  puisque  tu  ne  m'aimes  plus. 

KERVIL 

Laisse -moi  recueillir  tes  larmes,  Yvonne,  sur  tes 
cils. 


LES    MOUETTES  167 


YVONNE 


Plus  il  y  a  de  vies,  tu  l'enseignes,  plus  il  naît  de 
pensées...  Sauver  des  existences  c'est  accroiîre  l'esprit 
du  monde. 


KERVIL 


Je  n'accroîtrais  que  l'esprit  de  destruction.  Non,  mon 
devoir  est  ici. 

YVONNE 

Mon  bonheur  n'a  pas  le  droit  de  condamner  à  périr 
ceux  que  tu  délivreras  du  mal. 

KERVIL 

Tes  pauvres  mains  brûlent  ! 

YVONNE 

Sauve-toi,  Jean,  sauve-toi! 

KERVIL 

Non...  Nous  irons  me  guérir  très  pauvres  au  loin, 
aussi  pauvres  que  les  mendiants  ;  mais  nous  de- 
viendrons très  forts,  ensuite.  Car  je  me  sens  plus 
robuste  et  plus  vigoureux  maintenant  que  je  me  suis 
vaincu. 

YVONNE 

Tu  crois  donc  avoir  vaincu  ta  passion  ?  Tu  le  crois  ? 

KERVIL 

Yvonne...  Je  t'aime  davantage  pour  m'être  ému  de 


l68  LES    MOUETTES 

ta  peine.  Le  seul  être  que  nous  étions  auparavant,  notre 
seul  être  s'est  reformé. 

YVONNE 

Mon  Jean  ! 


SCENE   VIII 
'  Les  Mêmes,  CHAMBALOT. 

CHAMBALOT 

Eli  bien?..  Je  trouve  des  personnes  vaillantes,  logi- 
ques et  courageuses.  J'espère. 

YVONNE 

J'ai  essayé  de  le  persuader,  M.  Chambalot!  Je  n'ai 
pas  réussi! 

KERVIL 

Heureusement  ! 

CHAMBALOT,  frappant  la  table  d'un  grand  coup  de  poing. 

Les  pauvres  gens  que  vous  êtes  ! 

YVONNE 

S'il  me  reste,  il  ne  mourra  pas? 

CHAMBALOT 

Que  voulez-vous  !  Il    faut    bien    renoncer  à    vivre 
quand  on  n'a  pas  le  courage  de  faire  souffrir. 


LES    MOUETTES  l6<) 


YVONNE 


Oh,  monsieur  Chambalot,  il  y  a  des  mouettes  que 
vous  blessez  et  qui,  pourtant,  reprennent  leur  essor 
vers  la  mer,  vers  le  soleil. 


RIDEAU 


10 


SAINT-DENIS 
IMPRIMERIE    H.    BOUILLANT 

20,      RUE      DE      PARIS,      20 

Succursale  à  Paris,  28,  rue  Serpente  (Hôtel  des  Sociétés  Savantes). 


ŒUVRES  DE  PAUL  ADAM 


XE  TEMPS  ET  LU   VIE 

Histoire  d'un  idéal  àtravers  des  siècles 


Basile   et    Sophia  (Illustra- 
tion de  C.-H.  Dufau). 
Irène  (111.  de  Orazi). 
Princesses  Byzantines. 
Être. 
La  Force. 

L'Enfant  d'Austerutz. 
La  Ruse. 

Au  Soleil  de  Juillet. 
La  Bataille  d'Uhde. 
Soi. 

Les  Images  Sentimentales. 
En  Décor. 

L'Essence  de  Soleil. 
Le  Mystère  des  Foules. 


L'ÉPOQUE 


Chair  Molle. 

La  Glèbe. 

Robes  Rouges. 

La  Parade  Amoureuse.     . 

Les  Cœurs  Utiles. 

Les  Cœurs  Nouveaux. 

Le  Vice  Filial. 

La  Force  du  Mal. 

L'Année  de  Clarisse. 

LesTentatives  Passionnées. 

Le  Conte  Futur. 

Le  Troupeau  de  Clarisse. 

Le  Serpent  Noir. 

Combats. 

Les  Lions. 


ESSAIS 

Critique  des  Mœurs.  l    Le  Triomphe  des  Médiocres. 

Lettres  de  Malaisie.  |  Vues  d'Amérique. 

La  Vif.  des  Élites  {sous  presse). 


THEATRE 

Le  Cuivre,  drame  en  3  actes  (en  collaboration  avec  André  Picard). 
L'Automne,  drame  en  3  actes  (en  collab.  avec  Gabriel  Mourey). 


SAINT-DENIS.  — IMPRIMERIE   H.    BOUILLANT,    20,    RUE    DE   PARIS  — 16622 


La  Bibliothèque 

Université  d'Ottawa 

Échéance 


The  Library 

University  of  Ottawa 

Date  due 


vv 


I  I 


a  39  00  3     00227  1  1  8j>b 


Cb    PG       2152 

.A32M6    1907 

C00       ADAM,     PAUL    A    LES    MOUETTES 

ACC#     1218967